« Bigot ne peut pas crier trop fort qu'il est socialiste »

 Richard Kleinschmager est professeur à l'institut d'études politiques de Strasbourg. Il analyse les issues possibles du scrutin en Alsace.

 

Richard Kleinschmager est professeur à l'institut d'études politiques de Strasbourg. Il analyse les issues possibles du scrutin en Alsace.

A deux semaines du scrutin, la campagne électorale semble ne pas avoir démarré et les électeurs ne pas s'y intéresser. Pourquoi?

Les difficultés économiques et l’emploi sont les préoccupations majeures des Alsaciens en ce moment. L'Alsace a longtemps eu une économie relativement performante, très appuyée sur les investissements étrangers, qui font maintenant défaut. Or, la Région n’a que peu de possibilités d'apporter une réponse à cette nouvelle donne. Le désintérêt est certainement aussi lié au fait qu'il s'agit d'une élection intermédiaire. Ici comme ailleurs, les esprits sont déjà tournés vers l'élection présidentielle de 2012. Enfin, nous ne sommes pas en région Centre, constitué d'un agglomérat de départements. L'identité historique de l'Alsace n'est pas mise en cause : ça n'encourage pas les électeurs à s'intéresser au scrutin.

 

Adrien Zeller, le président de la Région décédé en août, était apprécié des Alsaciens. N'est-ce pas de nature à favoriser le candidat UMP Philippe Richert?

 

En réalité, cette disparition nuit à Philippe Richert, sénateur du Bas-Rhin, qui n'est pas conseiller régional sortant. Il doit porter le bilan d'une équipe dont il ne faisait pas partie. On voit bien qu'il est embarrassé. Il est obligé de parler du « bilan de l'équipe sortante ». Même verbalement, il doit se mettre en retrait. Je continue de penser qu'il y a un problème de leadership dans la Majorité alsacienne.

 

Pourrait-il tout de même l'emporter?

 

Je pense qu'au premier tour, Philippe Richert réalisera, comme Adrien Zeller en 2004, environ 34% des voix. Pour la victoire au second tour, le maintien du Front national et l'attitude de son électorat potentiel aux deux tours seront déterminants. Le FN a réalisé en Alsace 25% des voix en 1995, mais beaucoup de ses électeurs ont rallié Nicolas Sarkozy en 2007. La question cruciale est de savoir si ces électeurs vont revenir au FN, voter pour l'UMP ou se réfugier dans l'abstention. Je fais l'hypothèse qu'un grand nombre d'entre eux vont s'abstenir, et que le reste va revenir au FN. Je doute qu'ils revotent Nicolas Sarkozy à travers l'UMP en Alsace.

 

Selon deux sondages, Jacques Fernique, le candidat Europe-Ecologie, pourrait, fait inédit, faire basculer l'Alsace à gauche. Comment analyser ce succès?

 

Ce n'est pas le succès d'un homme. Jacques Fernique n'est pas un leader emblématique. En fait, cela s'explique par la sensibilité forte à l'écologie en Alsace depuis toujours. Le premier candidat aux présidentielles qui se réclame de l'écologie politique est René Dumont, en 1974, mais à cette époque, l'Alsacien Antoine Waechter entre en écologie politique et fonde « Ecologie et survie ». La proximité de l’Allemagne contribue aussi à cette sensibilité. Un premier député au Bundestag écologiste est élu dès 1983. Cela donne dans la région un rapport à l'écologie, et aussi à l'écologie politique beaucoup plus fort.

 

Le parti socialiste et Europe Ecologie ont donc des raisons d'y croire?

 

Oui, mais seulement si Europe-Ecologie et le PS de Jacques Bigot s'entendent pour partager le pouvoir, en reformant une liste commune au second tour. Il s'agirait d'un basculement non pas de la droite vers la gauche, mais de la droite vers une alliance gauche-Verts, ce qui est différent. La droite a toujours été majoritaire dans la région. La seule élection où la gauche a été majoritaire, c'était dans un seul département, le Haut-Rhin, au second tour de l'élection présidentielle de 1988. La gauche-gauche ne peut pas l'emporter dans la région. C'est pour ça que Jacques Bigot a du mal à trop crier sur les toits qu'il est socialiste.

 

Propos recueillis par Léa Giret et Lisette Gries

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