Roland Castro: «Les Champs-Elysées au Bourget»

Il est l'un des dix architectes chargés par Nicolas Sarkozy de réfléchir à l'aménagement du futur Grand Paris. Apparenté divers gauche, Roland Castro fustige le zonage et entend redonner de la "beauté" à la métropole. 

Il est l'un des dix architectes chargés par Nicolas Sarkozy de réfléchir à l'aménagement du futur Grand Paris. Apparenté divers gauche, Roland Castro fustige le zonage et entend redonner de la "beauté" à la métropole.

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PariRegionales.fr - Quel est le but du Grand Paris?

Roland Castro - L'idée est de sortir de l'obsession du centre historique pour arriver à fabriquer dans un certain nombre de lieux bien choisis, de nouvelles polarités. Le socle, c'est de fabriquer une métropole dans laquelle n'importe quel quartier en vaut un autre, où il n'y a plus de quartiers relégués. Pour le moment, on a commencé à travailler sur des coins et il ne faut pas perdre de vue la question beaucoup plus générale de la solidarité, du désenclavement des quartiers, de l'embellissement des plus moches et de la fin de l'apartheid urbain, bien au-delà du développement économique.

 

En quoi votre projet rééquilibre t-il les rapports entre le centre ville et la banlieue?

On part d'un Paris radio-concentrique obnubilé par le centre pour arriver à un Paris multipolaire. Dans trente ans, un morceau de ville aggloméré peut devenir extrêmement développé. Par exemple, le port de Gennevilliers- Argenteuil peut devenir un lieu aussi important que le centre historique de Paris, même un des plus grands lieux du Grand Paris. Il cesserait d'être un port autonome pour devenir un lieu de vie. J'y ai mis un opéra. Des lieux vont acquérir une centralité aussi forte que l'actuel coeur de Paris. Tout ça prend un temps presque historique, au moins d'une génération, mais on peut l'imaginer.

"Regarder comme Copernic, pas comme Galilée."

Où mettez-vous la solidarité dans cette idée?

S'il y a beaucoup d'intérêt public partout, si les institutions sont réparties, si on fait un travail d'embellissement des quartiers, il n'y aura plus les formes extrêmement contrastées des rapports banlieues-périphéries qui aujourd'hui existent. Car au lieu de regarder obsessionnellement à partir du centre, comme Galilée, et d'être focalisé sur la force d'une polarité centrale, on regarde comme Copernic les interactions de polarités. Ça c'est une ambition énorme! C'est comme ça qu'une sorte d'égalité urbaine sera répartie dans le territoire.

 

Comment expliquez vous ce phénomène de zonage en Ile-de-France?

C'est le produit de la pensée technique de la technostructure sur le territoire. Le grand ennemi du genre humain, dans la fabrication de la ville et plus généralement dans la construction de la politique, c'est la technostructure. Ces personnes issues des grandes écoles, et plus particulièrement de l'Ena, ont divisé le territoire en petits morceaux. Ils ont fait des zonages partout. Ils ont inventé cette idée idiote du « on travail là », « on habite là », et on a des loisirs ailleurs. Ce sont des destructeurs de la qualité urbaine. La pensée de la rénovation urbaine, c'est toujours de transformer des zones, mais pas à côté. C'est comme cela qu'on aboutit à des zones commerciales épouvantables.

 

Vous êtes plus précisément en charge de la zone du Bourget. Concrètement qu'allez-vous y faire pour répartir cette égalité urbaine?

Dans mon Grand Paris, j'ai proposé un projet assez facile et simple qui demande juste une péréquation de terrains entre l'aéroport du Bourget et la nationale qui le borde. D'un côté, c'est bâti de maisons et de logements, et de l'autre coté il y a l'aéroport. Là, il y a de quoi fabriquer les Champs-Elysées! C'est à dire une grande avenue avec les deux bords urbain, qui donc magnifie brusquement le lieu, une belle promenade qui mutualise les deux côtés de l'avenue, alors qu'actuellement, c'est explosé, éclaté. Ce serait un morceau de ville complexe, pas seulement avec des laboratoires ou des entreprises liées à l'aéronautique, mais un calibrage qui devrait désenclaver le Blanc-Mesnil par exemple. Mais c'est une petite chose dans le Grand Paris. D'autres architectes bossent sur d'autres points.

"Le Grand Paris dépasse largement la question d'un métro automatique"

Vous êtes favorable au métro aérien?

Oui et je ne suis pas contre un métro automatique. Mais l'automatique n'empêchera pas les grèves, il faudra toujours de l'humain. Le Grand Paris dépasse largement la question d'un métro automatique et il ne peut pas être réduit à un lien très rapide entre les différents endroits censés être les lieux de développement économique.

 

Est-ce que le prochain président(e) de la région aura une influence sur ce projet?

Cela permettra surtout aux candidats d'être un peu moins cons, vu qu'actuellement ils s'envoient des invectives alors qu'ils sont tous d'accord pour bosser sur le Grand Paris. Pour le moment, ils s'inventent des différences! Après, quand il y aura un président de droite ou de gauche, on sera un peu tranquille. Les qualités du président de région sur le Grand Paris dépendront de ses qualités intellectuelles car normalement il a des compétences. Le Grand Paris aurait dû être lancé par le président de région. Car il n'y a toujours pas de légitimité démocratique construite autour de mon Grand Paris ou de celui de Jean Nouvel, mais dans tout les cas, il est dans la région.

 

Qui d'autre aura des responsabilités ?

Paris Métropole avait fait un bon travail auparavant, de sorte que ça a convergé très vite entre eux et Sarkozy. Puis la région a suivi. Mais le président de région va revenir, il aura une légitimité à être un acteur majeur de ce nouveau territoire. Maintenant le Grand Paris est d'abord un projet avant une construction politique. Et c'est en portant d'abord le projet qu'on construira une gouvernance, en s'appuyant sur les communes, sur les maires. Dans mon Grand Paris, il y a 240 maires.

"La question c'est l'intensité, le plaisir d'être dans ce Grand Paris."

Est-ce qu'il y aura concurrence de compétences entre la région Île-de-France et le Grand Paris?

Pas du tout, le Grand Paris est dans la région. Il y aura une métropole dans une région, c'est juste qu'on ne connaît pas encore les contours de cette métropole.

 

Comment peut-on mener ce projet à bien avec autant de volontés politiques divergentes?

Entre architectes, il n'y en a pas beaucoup... Pour le reste on est dans ces situations paradoxales. Napoléon III a écrit l'extinction du paupérisme. Il avait une pensée, qui va le conduire à nommer le préfet Haussmann. Ce dernier n'a pas fait que ce qu'on raconte dans les livres d'histoire, des grandes avenues pour virer les ouvriers. Avec son génial jardinier, Alphan, il a mis les plus beaux jardins dans des espaces populaires. Il a fabriqué de l'égalité urbaine dans l'espace public. Aujourd'hui, heureusement, nous sommes dans un système démocratique. Il n'existe pas un Haussmann capable de comprendre un Alphan, mais il existe un Alphan collectif. Donc il faut que l'atelier international bosse pendant un temps suffisamment raisonnable, qu'il ait le temps de bâtir un projet commun. Ensuite il faut qu'il y ait un temps énorme d'explication publique de ce projet, avec un boulot de pédagogie participative à faire. Après, seulement, on parlera politique.

 

Vous soutenez ouvertement Anne Hidalgo, pourquoi ne pas être sur sa liste?

Je n'y suis pas parce que je n'ai pas vocation à gérer quoi que ce soit. Une élection politique me plairait, je ne dis pas que je n'aimerais pas être député ou président de la République, puisque j'ai tenté de l'être. Mais je fais de la politique par intermittence. Je soutiens Anne Hidalgo car j'aime beaucoup son travail, mais je soutiendrais volontiers des candidats au cas par cas. Par exemple, en Seine-Saint-Denis, je pourrais voter pour Gatignon, le maire ( Europe Ecologie, ndlr) de Sevran.

 

Et Jean-Paul Huchon?

Joker !

 

Quelle figure aura votre Grand Paris?

Cela dépend. La question, c'est l'intensité, le plaisir d'y être. En hauteur, ça peut très bien marcher, ça dépend de comment. Il y a mille manières de bien habiter. Il y a aussi des manières désagréables d'habiter et il faudra en finir avec celles qui correspondent au stockage. Il y a des manières d'habiter chez soi et en commun. Ça peut être vertical, horizontal mais ce n'est jamais dans l'étalement pavillonnaire, avec des barrières et des paquets de jardins autour des maisons. Paris est extrêmement tracée par le boulot d'Haussmann et cette sorte d'homogénéité. Le Grand Paris ne sera pas homogène. Il n'y a pas de modèle unitaire de ville à proposer. Mais pour l'instant il faut laisser bosser les artistes, il faut laisser travailler Alphan pour que nous construisions un Napoléon moderne.

Propos recueillis par Amélie Poisson

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