Billet de blog 17 déc. 2021

Léa Sorel
Abonné·e de Mediapart

Crise sanitaire : la colère des Antillais·e·s

« On ne peut pas parler de la Guadeloupe ni des DOM-TOM sans faire un rapport à l'esclavage et à tout ce qui s'est passé. Ces traces-là remontent à chaque fois qu'il y a des sujets. Et aujourd'hui, la vaccination et ce ton péremptoire, c'est le maître encore qui vient décider pour nous ».

Léa Sorel
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce billet est le fruit d'un stage d'observation à Mediapart d'élèves de 3e

« La situation aux Antilles, c’est tout simplement une bombe à retardement qui va finir par exploser » estime un lecteur du journal Le Monde ayant répondu à un appel à témoignages sur les mobilisations en Guadeloupe et en Martinique.

C’est durant cet été 2021 que les Antilles commencèrent à subir plusieurs crises, alors que la situation sanitaire s’aggravait de jours en jours aux Antilles. Suite à cette hausse de contaminations soudaine, des mesures plus strictes ont été mises en place. Je peux directement en témoigner vu que je me trouvais cet été en Martinique, avec mon père et ma sœur pour un séjour de deux semaines chez mes grands-parents.

Au début, il y avait seulement beaucoup de restrictions : interdiction d’aller à un rayon de plus de 10km de chez soi; mise en place de la «plage dynamique» ou il était interdit de se poser , il fallait être en mouvement permanent. Heureusement que de nombreuses plages se trouvaient aux alentours de la maison de mes grands-parents ; tout le monde n’avait pas la chance d’accéder aux plages durant cette crise sanitaire.

Pour que ces nouvelles règles soient respectées, les déplacements étaient très contrôlés et, quand on allait sur les plages, je voyais souvent des drones ou des hélicoptères voler au-dessus de nous.

Vers le début du mois d’aout, l’État tenta de reprendre en main la situation qui s’aggravait de jours en jours : mise en place d’un confinement stricte comme au début de la pandémie. Les touristes se voyaient rapidement évacués. Puis a eu lieu la mise en place du pass sanitaire et rapidement, les antillais(es) se retrouvèrent confronté.e.s à l’obligation vaccinale. Tous les soirs, on était tous devant la télévision à suivre l’émission parlant de la crise sanitaire. J’avais l’impression de retourner un an et demi auparavant, lors du premier confinement ; je me suis alors rendu compte de la gravité de la situation aux Antilles. Mes grands-parents étaient inquiets, ma famille en France me demandait de mes nouvelles. Certains Antillais(es) avaient peur, d’autres étaient en colère.

Les Antillais(es) commencèrent à se sentir comme « emprisonnés » , nombre d’entre eux avaient cessés de respecter les règles auxquelles ils étaient confrontés : « À quoi ça sert ? »

Les mouvements lancés

Aujourd’hui, un mouvement de grève générales contre l’obligation vaccinale et le pas sanitaire, sur fond de crise sociale, perturbe depuis plusieurs semaines la Guadeloupe et la Martinique :

Affrontements entre grévistes et forces de l’ordre, rassemblements, prises de paroles, barrages… Les images sont énormément partagées sur les réseaux sociaux et sur les médias ; les Antillais(es) sont en colères et ne veulent pas se plier aux règles imposées par l’État.

De nouveaux problèmes sont soulevés et marquent la colère et les révoltes des Antillais(es) : ils disent être oubliés par l’État français. Leurs revendications sont marquées par le fait que le taux de chômage est élevé, par le véritable manque de formation et par des problèmes de transport et de mobilité. De plus, un procès engagé contre l’État depuis des années sur le chlordécone dont le dossier aurai apparemment été perdu. Serait-ce une stratégie pour éviter de se pencher sur les problèmes mentionnés ? L’État ne semblait pas être préoccupé par les Antilles.

Les Antilles sont-elles invisibles aux yeux de l’État ? Les Antillais(es) disent exister aux yeux de l’État que durant des élections présidentielles ; ils se sentent oubliés.

En plus de subir la crise sanitaire, les guadeloupéens subissent de constants problèmes d’eau qui plombent le département.

De plus, Les Antilles sont des îles attirantes pour énormément de touristes. Mais suite à la crise sanitaire, de nombreux Antillais(es) se retrouvent sans emplois et complètement désemparés.

« Tout notre tourisme a souffert pendant la pandémie et là, alors qu’on a besoin de ramener le plus de gens possible pour Noël, on présente notre île comme un lieu de guerre civile » exprime Jordan , un Antillais.

Pourquoi le taux de vaccination est-il si bas aux Antilles ?

Depuis cet été, les Antilles sont mouvementées par plusieurs mobilisations contre le pass sanitaire et contre l’obligation vaccinale. En juillet, le taux de vaccination tourne autour des 16% en Martinique, Guadeloupe et Guyane contre un peu plus de 60% à l’échelle nationale. Durant les vacances d’été, à cause de ce taux de vaccination si peu élevé, les territoires d’Outre-mer subissent de plein fouet une nouvelle vague de coronavirus : le nombre de cas explose et les services de réanimation des hôpitaux sont saturés. Les Antillais(es) voient leurs vacances d’été complètement gâchées.

Même face à cette situation de crise, la résistance des Antillais(es) au vaccin est toujours aussi forte.

Mais pourquoi ?

« On ne peut pas parler de la Guadeloupe ni des DOM-TOM sans faire un rapport à l'esclavage et à tout ce qui s'est passé. Ces traces-là remontent à chaque fois qu'il y a des sujets. Et aujourd'hui, la vaccination et ce ton péremptoire, c'est le maître encore qui vient décider pour nous », explique une guadeloupéenne s’opposant à la vaccination.

Jusque dans les années 80, les Guadeloupéens ont eu le sentiment de ne pas avoir accès aux même dispositifs sociaux que les autres Français : faible niveau éducatif, fracture sociale et très grande dépendance économique à l’égard de la métropole.

L’abolition de l’esclavage en 1848 date, au fond, de pas si longtemps que ça (six générations). Les Antillais(es) accorde évidemment beaucoup d’importance à cet événement, il y a peut-être le ressenti que les problèmes d’aujourd’hui se rapprochent de cette « mémoire ».

Statue de Victor Schoelcher après avoir été détruite

C’est pour cette raison que, en juillet 2020, la statue de Victor Schoelcher qui était sous-secrétaire d’État aux colonies, a été détruite par des Martiniquais(es). Cet événement est un peu symbolique et signe le décret d’abolitions. Mais, plusieurs opinions différentes se forment et des militants contestent le rôle de cet événement : pour eux, l’abolition a été obtenue grâce aux révoltes d’esclaves.

Le taux faible de vaccination peut aussi faire allusion à l’affaire du chlordécone, un scandale d’État. En effet, l’État a autorisé l’emploi d’une substance et maintenu son usage, en dépit des connaissances scientifiques et des signaux d’alerte.

Interdit dès les années 1970 aux États-Unis et en 1990 en métropole, le chlordécone a été massivement utilisé en Guadeloupe et en Martinique de 1972 à 1993 afin de protéger les bananeraies contre l’attaque d’un insecte, le charançon noir. Selon une étude de Santé publique France publiée en 2018, sa molécule se retrouve dans le sang de 95 % des Guadeloupéens.

Cette affaire a évidemment suscité la colère des Antillais(es) qui se sont sentis trahis. « On va encore se faire avoir » exprime un jeune Antillais.

Plage envahie de sargasses

Et puis ensuite, le scandale des sargasses. Cet été avec mes grands-parents, on en a vu pleins sur les plages ; ces algues inondent les côtes par périodes et elles freinent les activités maritimes et de pêche.

« C’est toujours comme ça de toute façon, du vrai foutage de gueule » me confia ma grand-mère.

Les émanations de ces algues très particulières sont néfastes une fois échouées sur les plages. La diffusion de ces gaz rend l’air très toxique.

Comment les Antillais(es) peuvent -ils faire confiance à l’État après tous ces événements ?

Léa Sorel

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