école de la République ou école du peuple?

Je viens de découvrir le livre de Jean Foucambert, L'école de Jules Ferry: il était temps, il date quand même de 1986 (édition Retz)!!!

Ca fait quelque temps déjà que je m'étais dit que le débat stérile entre "pédagogues" et "républicains" est en tout cas bien utile à la droite...

Je m'étais aussi rendu compte en lisant Emmanuel Todd que le peuple n'avait pas attendu l'école de Jules Ferry pour apprendre à lire. Et je n'étais pas sans savoir que Jules Ferry était ministre d'une République colonialiste qui tirait sans complexe sur les ouvriers...

Ce que je n'avais pas tout à fait compris, c'est comment le fait de donner aux classes populaires l'ambition de partager la Culture bourgeoise permettait de faire des classes dominées elles-mêmes les meilleurs défenseurs du système de hiérarchie sociale...

"Le problème fondamental n'est pas l'accès au savoir mais l'accès à la production du savoir" écrit Foucambert qui cite un journal de la Commune: "Il faut enfin qu'un manieur d'outil puisse écrire un livre, l'écrire avec passion, avec talent, sans pour cela se croire obligé d'abandonner l'étau ou l'établi". Et je m'étonnais, naïve que j'étais, que l'administration ne soutienne pas les instis qui font écrire les gosses de banlieue, sans voir comment la société est fondée sur cette division du travail entre ceux que l'on laisse produire de "nouvelles" idées et ceux qui doivent juste se contenter d'avoir acquis ce qu'on appelle maintenant "le socle commun".

Que défendons-nous donc quand nous disons défendre "l'école de la République" ?

Faire adhérer les classes populaires aux "valeurs partagées" de la République, ça en effet été un moyen bien pratique de faire oublier la réalité des différences de classe, non?!

Foucambert montre bien la cohérence qu'il y a entre un projet politique pour lequel la scolarisation est un moyen d'effacer la conscience de la réalité sociale et les caractéristiques de cette école "sanctuaire", fermée sur elle-même et fondée sur une pédagogie de la transmission. La pratique de la discipline scolaire permet d'apprendre l'obéissance et la docilité, "le respect de la règle parce que c'est la règle". Le primat du par coeur permet de mobiliser l'intelligence sur la mémoire plutôt que sur la recherche de la compréhension. L'utilisation de manuels ou de "fichiers pédagogiques" permet d'éviter de travailler sur ce qui est produit dans et par la réalité sociale.

Foucambert salue l'implication des enseignants dans leur travail, dans la vie culturelle locale, dans les associations sportives ou d'éducation populaire... tout en faisant remarquer que "tout cela ne change rien" aux effets objectifs d'un système scolaire tout entier conçu pour éviter la promotion collective.

Si nous voulons penser l'école dans une perspective de transformation sociale, nous ne pouvons faire l'économie d'une remise en cause de sa pédagogie implicite. "Il est trop facile, et on ne s'en est pas privé, de caricaturer l'innovation en dépeignant certains tâtonnements et certaines erreurs. Que, dans le désarroi, dans l'absence de visées politiques et d'alliances sociales, l'école se soit parfois perdue dans la non-directivité, la psychanalyse, l'épanouissement de l'enfant, le refus de toute exigence ou le renoncement tout court ne peuvent justifier le retour à un système que ces essais, aussi maladroits soient-ils, cherchaient, à juste titre, à transformer".

Les partis de gauche n'ont pas à inventer l'eau chaude alors que Freinet a montré il y a plus de soixante ans comment les enfants peuvent apprendre, à l'école, à prendre "du pouvoir sur leur vie, sur leur espace et sur leur temps". Inventer et faire évoluer une institution au lieu de la subir, est-ce que ce n'est pas cela la démocratie, le socialisme?

Avoir un projet de gauche pour l'Education nationale, ce n'est pas seulement revenir sur les "réformes" destructrices de ces dernières années, c'est aussi penser les conditions, au sein même de l'institution, de l' appropriation de celle-ci par les acteurs locaux (élèves, parents, enseignants, élus) pour en faire un outil d'émancipation. C'est tout le sens de l'appel à un pacte "pour une société éducatrice décentralisée": comment l'institution peut-elle faciliter et diffuser les transformations impulsées d'en bas?

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