12 octobre 1492, Abya Yala nous découvre...

Voici 517 ans, une bande de mercenaires espagnols, dirigée par un aventurier génois assoiffé d'or(1) débarquait sur la petite île identifiée depuis comme Guanahani. Leur premier geste, semble-t-il, fut de prendre possession de cette terre, au nom de la couronne d'Espagne. En plantant dans le sable caraïbe le drapeau des Rois Catholiques, sous les yeux médusés des quelques tainos venus pacifiquement les accueillir, ces envahisseurs inauguraient une façon d'envisager le rapport à l'Autre (l'étranger, l'indigène, l'homme de couleur, etc) qui ne s'est plus démenti.
Et depuis ce 12 octobre 1492 le pillage, la destruction, les génocides ont commencé à désoler ce continent qu'une erreur de plus avait désigné sous le nom d'Amérique. L'exploitation systématique et rationnelle de ses richesses humaines, naturelles et matérielles a permis à l'Europe occidentale (par un de ces paradoxes et ironies de l'histoire, l'Espagne a dû céder le bénéfice de ses crimes à des Etats encore plus cyniques et criminels qu'elle) d'accumuler l'or et l'argent indispensables à sa domination sur le reste du monde, à une révolution industrielle qui a amené l'humanité jusqu'au bord des gouffres actuels.
Mais depuis ce 12 octobre, et malgré 517 ans d'opression impitoyable, les peuples indigènes d'Amérique continuent de résister. Ils montrent peut-être, à qui veut bien les voir, l'existence de voies distinctes, d'autres vies bien réelles dans d'autres mondes possibles.
Aujourd'hui quelques centaines de millions de personnes, installées sur des terres dont la cupidité capitaliste n'a pas encore eu l'occasion (ou le temps) de les dépouiller, et qu'elles ont su préserver de la destruction subie partout ailleurs, sont pour ces raisons mêmes la cible d'une offensive sans précédent. Le mode de vie qu'elles continuent de défendre, avec plus ou moins de virulence et de bonheur, exclut l'esclavage salarié, le travail aliéné et le culte de l'argent. Ces peuples ont appris et évolué, depuis les débuts de la grande conquête. Ils ne sont en tout cas nullement les « primitifs »
qu'une vision mécanique, matérialiste et utilitariste a massivement inventés et dépeints, ne serait-ce que pour faire passer la pilule des petits inconvénients du progrès. Un progrès si commode...
L'agression actuelle vise à les expulser, manu militari si nécessaire, et sans état d'âme, afin de s'emparer de ce qu'il reste de richesses (sols, énergie, eau, bio-diversité) sur la planète. Et cette formidable aventure occidentale (ou industrielle) contre les derniers sauvages (humains, animaux et éco-sytèmes), commencée depuis quelques décennies, trouve dans les discours catastrophistes hypocrites de celles et ceux qui aspirent à participer -enfin- à la gestion des juteux lambeaux d'une civilisation à l'agonie, la plus implacable des justifications. La communication actuelle des
Hulot et autres écologistes labellisés, la nouvelle épopée qu'ils se proposent de nous dicter, via le relais des grands médias étatiques et privés, n'a d'autre objectif que de faire accepter la gouvernance mondiale, tout un cortège de soumission et de renoncements (entre autres, les ultimes carrés de liberté humaine) induits par la peur.
Les derniers apiculteurs, les bergers pas encore aux normes de la biotechnologie, les cultivateurs sur brûlis et les rétifs à la vaccination, à l'école obligatoire et salutaire, les indiens attachés à la reconstruction de leur autonomie n'ont qu'à bien se tenir. Ils sont le passé à éradiquer. L'avenir, lui, est vert. Plus exactement, vert-de-gris.
Le nouveau monde que nous sommes devenus aurait pourtant intérêt à jeter un dernier coup d'oeil, tant qu'il est en mesure de voir et de comprendre, pour tenter de découvrir pour de bon Abya Yala(2) Car la hache de guerre déterrée par ses premiers habitants porte sur elle une belle leçon de dignité, de courage et d'humanité.

Jean-Pierre Petit-Gras


1 Il suffit de lire les lettres de Colomb pour saisir à quel point cette obsession a été le véritable moteur de son action.
2 Nom que les représentants de dizaines de peuples amérindiens ont décidé de donner à leur terre, depuis les
manifestations contre le cinquième centenaire de la prétendue « rencontre entre les deux mondes ».

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