Honduras : derrière le putsch...

Les événements actuels au Honduras sont tout à la fois d'une gravité et d'une banalité terribles. Graves, parce que contrairement à ce que laissent croire les discours lénifiants sur une nouvelle « intégration » en Amérique Latine, prétendument menée par la « nouvelle » gauche, la violence brutale des forces répressives s'abat, et menace de frapper plus encore.

Les événements actuels au Honduras sont tout à la fois d'une gravité et d'une banalité terribles. Graves, parce que contrairement à ce que laissent croire les discours lénifiants sur une nouvelle « intégration » en Amérique Latine, prétendument menée par la « nouvelle » gauche, la violence brutale des forces répressives s'abat, et menace de frapper plus encore.

Banals, ces moments tragiques, parce qu'en effet la routine est la même. Ici comme ailleurs, la fonction l'Etat est d'imposer bestialement ce que les moyens plus sophistiqués de la soumission des masses n'ont pu offrir au pouvoir.

 

Et la vacuité des commentaires sur cette affaire reflète une vision elle aussi ordinaire, tristement conforme à une conception hiérarchisée de la politique. Seuls semblent intéresser les jeux de chaise musicale autour de fonctions présidentielles, les parts d'influence de tel ou tel parti, le degré de « social » que l'on doit ou non glisser dans une politique d'exploitation et de pillage qui se poursuit depuis la période coloniale.

 

Le fait, par exemple, qu'à l'élection présidentielle de 2001 la droite ait obtenu plus de 95% des voix (la gauche et la démocratie chrétienne ensemble ont engrangé moins de 4%!), ou encore que le président Zelaya1, élu par cette même droite en 2005, ne se soit tourné que très récemment vers une alliance avec Hugo Chávez et les régimes soit-disant « anti-impérialistes » de l'ALBA, n'impressionne pas beaucoup, en effet, les optimistes zélateurs de cette « nouvelle aube révolutionnaire ».

 

En quelques mots, le pillage et l'exploitation auxquels nous faisons allusion sont d'abord ceux perpétrés depuis plus d'un siècle par la Chiquita Brands (ex United Fruit Company). Cette entreprise monstrueuse, qui tripatouille avec Dole la majorité des bananes vendues sur la planète, ne se contente pas de manoeuvrer dès qu'un gouvernant, comme l'a fait Zelaya en 2008, décide de monter le salaire minimum. Un sou est un sou, certes. Mais le problème de fond est-il bien là ? La culture bananière, on le sait, s'étend sur des millions d'hectares consacrés à l'exportation, sur des terres littéralement volées aux petits paysans, lesquels ont été expropriés, poussés à l'exode ou transformés en ouvriers agricoles exposés aux poisons les plus violents (comme les nématicides et autres produits gentiments appelés « phytosanitaires »).

 

La culture du café, elle aussi polluante et destinée à l'exportation, l'exploitation intensive des bois tropicaux, la construction de barrages gigantesques2 noyant de superbes et fertiles vallées, l'installation dans les mangroves (par exemple, celles du golfe de Fonseca3) d'immenses usines d'élevage de crevettes, au bénéfice de quelques multinationales de la distribution ou de la chimie4sont les principaux facteurs d'appauvrissement, créateurs de misère et d'émigration, au Honduras et dans les autres pays victimes des méga-plans du développement maintenant appelé "durable".

 

L'implantation massive des maquiladoras, ces usines sans droit ni loi, notamment dans les régions de Tegucigalpa et de San Pedro Sula, contribuent elles aussi à la destruction des communautés rurales, d'un mode de vie autonome que des populations d'origines très diverses (amérindiens, descendants d'esclaves, métis, etc.) étaient parvenus à édifier dans ces régions riches et accueillantes, où le principal problème demeure la répartition profondément inégalitaire des terres.

 

Dans la crise qui secoue aujourd'hui le Honduras, il y a certes des questions de personnes. Des stratégies étatiques et internationales sont en jeu, même si les projets et les pratiques se ressemblent. Mais ce sont, en définitive, les questions de fond liées à la course infernale vers une industrialisation aberrante, destructrice et mortifère, que les populations devront, ici comme partout, affronter et résoudre.

Jean-Pierre Petit-Gras

 

 

 

1La famille de Zelaya, partie prenante de l'oligarchie hondurègne, a été directement impliquée, voici une trentaine d'années, dans l'assassinat de quinze activistes paysans. On n'est certes pas responsable des faits et gestes des siens. Mais enfin, il y a des éducations qui doivent vous marquer...

2Plusieurs dizaines sont en construction ou en projet dans toute l'Amérique Centrale, en dépit de la résistance acharnée des populations locales.

3En voie d'extinction, les mangroves représentent pourtant des milieux d'une extrême richesse. Il s'y reproduit, par exemple, la moitié des espèces maritimes de poissons. Mais elles ont également offert, au fil des millénaires, les moyens d'une véritable abondance pour de nombreuses communautés de pêcheurs. Faites pour durer au plus une dizaine d'années, les fermes à crevettes de la "révolution bleue" sont les principales responsables de cette extinction.

4Une entreprise comme Bayer vend massivement, là-bas aussi, des produits reconnus dangereux, comme le Neguvon, interdit dans plusieurs pays européens.

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