Piotr Pavlenski: «la société russe est clouée au pavé du Kremlin»

© Illustration : Pierre-Alain Leboucher © Illustration : Pierre-Alain Leboucher
Il pleut ce jour-là à Moscou. Le ciel est gris. Comme chaque année, le 10 novembre, la Russie célèbre la Journée de la Police. Malgré la pluie, les Moscovites et les touristes déambulent sur la Place rouge. Un jeune homme apparaît. Il s'assoit sur le trottoir en face du Kremlin. Il est nu. Il se cloue les testicules au pavé et reste là, telle une statue grecque, la tête baissée. Des policiers s'approchent. Ils lui demandent de se lever. Mais il ne bouge pas. Ils lui mettent une couverture sur les épaules et l’emmènent au poste.

Piotr Pavlenski est un artiste russe, né à Saint-Pétersbourg en 1984. Sa performance intitulée “Fixation” fait le tour de la toile. Cinq jours plus tard, il est accusé de hooliganisme. Aujourd'hui, il risque de passer cinq ans de sa vie en colonie pénitentiaire. Tout comme les Pussy Riot, ou les militants de Greenpeace. L'histoire se répète.

La date choisie pour cette performance n'est pas anecdotique. Piotr Pavlenski a voulu protester contre l'Etat policier qu'est devenu son pays. Cette performance peut être considérée comme une métaphore de l'apathie, de l'indifférence et du fatalisme politique de la société russe contemporaine. (...) Ce n'est pas l'anarchie bureaucratique qui prive la société de la possibilité d'agir. C'est la fixation sur ses défaites et ses pertes qui cloue la société au pavé du Kremlin.»

En mai 2013, il s’était enroulé nu dans du barbelé devant l'Assemblée législative régionale de Saint-Pétersbourg pour protester contre l'arsenal de lois répressives récemment adopté en Russie. «Toutes ces lois visent les gens, pas les criminels (…) comme un fil barbelé, elles les gardent dans leurs cellules individuelles ». Le corps de l'artiste dans le barbelé symbolisait alors l'existence humaine dans un système juridique répressif. Un environnement où tout mouvement provoque la douleur, la réaction sévère de la loi.

Un an plus tôt, Piotr Pavlenski s'était cousu la bouche en soutien aux Pussy Riot. Il s'était rendu à la Cathédrale Notre-Dame de Kazan avec une pancarte sur laquelle était écrit « La prestation des Pussy Riot était une reprise de la célèbre action du Christ (Mat. 21 : 12-13) ». Ce passage de la Bible fait référence à l'expulsion des marchands du Temple. Un clin d'œil à la censure dont sont victimes les artistes en Russie. Il avait alors été envoyé dans une clinique psychiatrique mais les médecins l'avaient déclaré sain d'esprit et parfaitement responsable de ses actes.

Piotr Pavlenski est un artiste engagé qui se bat pour la dignité, la liberté et contre la passivité de la société. Le gouvernement agit, le peuple subit. Et à ses yeux les deux sont responsables. Les autorités cherchent à lui coller une étiquette. Mais il n'est ni « aliéné », ni « hooligan ».

En Russie, un hooligan est une personne qui manque de respect à la société. Le message de Piotr est à l'opposé de ce sentiment. Il aspire au dépassement, à l'ouverture, à la reconsidération. La société russe peut agir et changer son sort. Il en est convaincu. Et c'est une expression très profonde de respect.

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