D'une histoire d'amour à l'activisme

Elena Kostioutchenko a 26 ans. Elle vient de Iaroslavl. A l’école, elle s’essaie comme pigiste dans un journal local où elle découvre deux ans durant les rouages d’une presse dépendante de l’administration de la ville.

Elena Kostioutchenko a 26 ans. Elle vient de Iaroslavl. A l’école, elle s’essaie comme pigiste dans un journal local où elle découvre deux ans durant les rouages d’une presse dépendante de l’administration de la ville. Incidemment, elle découvre le journal d’investigation Novaïa Gazeta : c’est un article de la célèbre journaliste Anna Politkovskaïa qui l’incite à partir à Moscou en 2004. Elle s’y fait rapidement remarquer pour son « journalisme social ».

Elena est lesbienne et ne s’en cache pas. Elle noue contact notamment avec l’association Arc en ciel et participe à une Marche de l’égalité le 22 mai 2011. Six jours plus tard, elle prend part avec sa compagne, Anna Annenkova, à la célèbre gay pride durant laquelle elle se fera agresser par un contre-manifestant ultra-orthodoxe et hospitaliser. Le poste intitulé « pourquoi je vais à la « gej parad » qu’elle a écrit la veille va contribuer à donner une résonnance inattendue en Russie à la question gay. Il donnera lieu à près de 10 000 réactions sur son blog. Deux photos introduisent le poste : l’une, d’elle-même, l’autre de sa compagne. C’est en insistant sur les détails du quotidien, ne différant en rien de la plupart des couples, qu’elle relate son bonheur de vivre avec Anna. Elle est convaincue qu’en Russie la reconnaissance des droits adviendra tôt ou tard.

Sans revendications abstraites sur l’égalité, sa démarche personnelle, en affirmant la place de son couple dans la société russe, s’est avérée audible. En effet, elle a su contourner l’incompréhension et la défiance que suscite parfois en Russie un discours militant des droits de l’homme. Certes, des militants LGBT ne se retrouvent pas toujours dans des propos qu’ils considèrent comme axés sur une représentation normative du couple…Le fait est là cependant : elle a réussi à incarner personnellement une cause.

Elena se fait ensuite régulièrement arrêter lors d’actions publiques - elle gagne le procès qui lui est intenté pour le piquet dénonçant les violences homophobes qu’elle a tenu sur la place Pouchkine en 2011 - et elle sera l’initiatrice en janvier 2013 d’un kiss-in devant la Douma. Avec, en autres, quelques activistes de l’association Arc en ciel - Igor Iasin, Sergej Gubanov…, ils et elles s’embrassent pour protester contre la loi interdisant la « propagande » de l’homosexualité envers les mineurs. Face au projet de loi déposé à la Douma pour retirer les enfants aux familles homoparentales, elle menace d’« outing » les députés qui voteraient la loi. Se présentant comme une lesbienne parmi d’autres, elle a fait longtemps l’éloge des activistes LGBT, incompris par de nombreux homosexuel(le)s russes. Elle est devenue militante presque à son insu.

Elena et Anna ont été à l’initiative d’un rassemblement le jour de l’ouverture des Jeux olympiques pour chanter l’hymne national avec des drapeaux arc-en-ciel au centre de Moscou. Il sera interrompu par la police qui procédera aux arrestations comme les militants s’y attendaient[1]. Cette action fait sens car il s’agit pour ces militants LGBT de s’inscrire dans une identité russe dont les conservateurs cherchent à les exclure. Une façon aussi de répondre à l’accusation récurrente à l’encontre des activistes gay d’être russophobes. C’est enfin une manière de se dédiaboliser tout en dédiabolisant la Russie : Elena ne manque pas une occasion de répéter que la majorité des Russes ne sont pas fanatiquement homophobes mais désinformés.

Arthur Clech, sociologue     

 


[1] http://www.youtube.com/watch?v=yKFopqZ4f_4&feature=share

 

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