Nikolaï Iarst : un journaliste pris au piège à Sotchi

A Sotchi, le reporter freelance Nikolaï Iarst a créé malgré lui un précédent : de mémoire d’habitant, c’est le premier journaliste local privé de liberté. Pendant six mois, entre mai et décembre 2013, il est assigné à résidence et interdit de tout contact avec ses proches et collègues. Si la mesure est aujourd'hui assouplie, il a toujours interdiction de quitter la ville et risque jusqu'à dix ans de prison.

Illustration : Pierre-Alain Leboucher Illustration : Pierre-Alain Leboucher
A Sotchi, le reporter freelance Nikolaï Iarst a créé malgré lui un précédent : de mémoire d’habitant, c’est le premier journaliste local privé de liberté. Pendant six mois, entre mai et décembre 2013, il est assigné à résidence et interdit de tout contact avec ses proches et collègues. Si la mesure est aujourd'hui assouplie, il a toujours interdiction de quitter la ville et risque jusqu'à dix ans de prison. L’enquête ouverte contre le journaliste pour « possession de drogue » est marquée par trop d’incohérences et de violations de procédures pour qu’on puisse croire à de simples négligences.

Le 23 mai 2013, Nikolaï Iarst et son cameraman se rendent au Comité d’enquête de Sotchi, où ils ont rendez-vous pour obtenir des informations dans le cadre de leurs investigations. Le Comité d'enquête est un équivalent russe du FBI, qui joue actuellement un rôle moteur dans la répression des opposants. Le véhicule des journalistes est stoppé en route par un officier de la police routière. De nombreux autres agents arrivent immédiatement sur les lieux et l’un d’entre eux découvre sur le siège arrière de la voiture une enveloppe contenant de la drogue.

Les autorités présenteront successivement des versions contradictoires quant aux circonstances de l'arrestation. Une semaine plus tard, la police déclare qu’elle a retrouvé des traces de drogues sur les vêtements qu’il portait ce jour-là – en quantité toutefois si infime qu’il n’en reste rien. Des éléments de preuve se retrouvent mystérieusement mélangés. Des témoins se rétractent. L’enquête est conduite en un temps record, mais les incohérences sont telles que le parquet ordonne par trois fois un complément d’enquête. L’assignation à résidence de Nikolaï Iarst, en revanche, est reconduite de mois en mois. Ce n'est qu'au bout d'un semestre de calvaire que le juge prononce sa remise en liberté sous contrôle judiciaire. Il est grand temps : totalement coupé du monde et dans l’impossibilité de travailler, le journaliste se trouvait dans une situation de plus en plus précaire.

Pour Nikolaï Iarst, qui nie intégralement les faits qui lui sont reprochés, aucun doute : l’affaire a été montée de toutes pièces contre lui pour le faire taire. S’il avait été toxicomane, comment aurait-il pu commettre l’imprudence de transporter de la drogue pour un rendez-vous avec les forces de l’ordre ? Au moment de son arrestation, il enquêtait sur le cas d’une fillette de sept ans, retenue depuis le décès de sa mère par le compagnon de cette dernière. Le journaliste avait mis en évidence le peu d’empressement de la police et du Comité d’enquête à faire appliquer une décision de justice plaçant la fillette, héritière de parts dans d’importants biens immobiliers, sous la responsabilité de son père biologique. Ce qui suscite des soupçons de collusion entre certains membres des forces de l’ordre et la personne qui retient la fillette, un homme au passé chargé.

Nikolaï Iarst, collaborateur de la chaîne publique OTR, n’est pas un activiste politique. Il n’a fait que son métier de journaliste d’investigation. Un métier qui n’a rien d’évident en Russie – encore moins lorsqu’il est question de corruption.

Plus d'informations sur l'état de la liberté de la presse à Sotchi dans le rapport d'enquête de Reporters sans frontières : "Le journalisme indépendant, un sport de combat".


Illustration: Dessin de Pierre-Alain Leboucher

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