Denis Siniakov : « ma seule arme est mon appareil photo »

Lorsqu’il décide d’embarquer à bord d’un navire de Greenpeace pour couvrir les actions pacifiques de militants opposés à l’exploitation pétrolière dans l’Arctique russe, Denis Siniakov est sans doute loin d’imaginer qu’il se retrouvera un peu plus tard derrière les barreaux, accusé d’être un « pirate » et un « hooligan ».


 © Illustration : Pierre-Alain Leboucher © Illustration : Pierre-Alain Leboucher
Lorsqu’il décide d’embarquer à bord d’un navire de Greenpeace pour couvrir les actions pacifiques de militants opposés à l’exploitation pétrolière dans l’Arctique russe, Denis Siniakov est sans doute loin d’imaginer qu’il se retrouvera un peu plus tard derrière les barreaux, accusé d’être un « pirate » et un « hooligan ».

Ancien correspondant des agences Reuters et AFP, c’est un photojournaliste indépendant aguerri qui a couvert les combats en Afghanistan et en Ossétie. Rentré au pays, il se passionne pour les combats de la société civile russe. En 2011-2012, lorsque des dizaines de milliers de citoyens battent le pavé pour dénoncer les fraudes électorales, il est aux premières loges et réalise des clichés qui resteront emblématiques.

Avec son collègue britannique Kieron Bryan, Denis Siniakov appareille fin août 2013 à bord de l’« Arctic Sunrise » pour documenter les actions de vingt-huit militants de Greenpeace et envoyer des images aux médias russes et internationaux. Tout bascule le 18 septembre, lorsque ces militants tentent d’escalader une plate-forme pétrolière de Gazprom en mer de Barents pour attirer l’attention sur les potentiels dégâts écologiques de telles installations. Le lendemain, le navire est brutalement pris d’assaut par un commando des forces spéciales russes et remorqué jusqu’au port de Mourmansk. Activistes comme journalistes, les trente individus à bord sont mis en examen pour « piraterie » et placés en détention provisoire. Près d’un mois et demi plus tard, ils sont transférés à Saint-Pétersbourg et inculpés pour « hooliganisme », de nouvelles charges pour lesquelles ils risquent jusqu’à sept ans de prison.

« L’activité criminelle [qu’on me reproche, n.d.l.r.], c’est le journalisme. Et je vais continuer à la mener […] Tout mon équipement a été saisi. Ma seule arme était mon appareil photo », déclare Denis Siniakov au tribunal qui ordonne son placement en détention provisoire. Mais immédiatement, la solidarité envers cette personnalité connue et respectée s’organise : rassemblements de protestation à Moscou et Saint-Pétersbourg, remplacement des illustrations en Une de nombreux médias russes par des cadres noirs, vente aux enchères de photographies documentaires pour éditer un recueil de reportages du journaliste emprisonné… Le 18 novembre, le tribunal de Saint-Pétersbourg ordonne finalement sa remise en liberté conditionnelle contre une caution exorbitante, mais Denis Siniakov reste inculpé.

En faisant du photographe le premier journaliste russe emprisonné du fait de ses activités professionnelles depuis 2011, le tribunal de Mourmansk confirme une tendance inquiétante : la criminalisation de l’information en Russie. La cascade de lois répressives adoptées depuis mai 2012 et le retour au Kremlin de Vladimir Poutine, a porté de sérieux coups aux libertés d’association et de rassemblement. Mais la pénalisation de la diffamation, de la « propagande homosexuelle », de l’« atteinte aux sentiments des croyants », et l’instauration de multiples autres restrictions, restreignent aussi progressivement le champ de la liberté de l’information.

(Dessin de Pierre-Alain Leboucher inspiré d'une photo de Stringer Reuters)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.