Qui était Louis Rossel ?

Un article de Nicolas Cadène. Nicolas Cadène est le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité auprès du Gouvernement, et par ailleurs parent de Louis-Nathaniel Rossel, à qui il a consacré plusieurs articles et conférences publiques entre 2005 et 2007. Louis Rossel fut notamment un des fondateurs du premier Cercle de la Ligue de l'enseignement à Metz.

L’histoire de France a fait bien peu de place à Louis-Nathaniel Rossel. Les manuels scolaires ne le mentionnent pas, les dictionnaires ne le font que depuis peu et de façon bien inégale. Sans doute, le fait pour un brillant officier de l’armée régulière de rallier la Commune de Paris et ses insurgés constituait jusqu’à une époque récente une désertion et non un engagement patriote. « Ennemi des révolutions, les circonstances m’avaient jeté dans une révolution ; haïssant la guerre civile, je m’étais engagé dans la guerre civile ». Cette phrase de Louis-Nathaniel Rossel traduit bien le caractère a priori paradoxal du ralliement de ce jeune (27 ans) officier protestant rigoureux à la Commune de Paris.

Louis Rossel Louis Rossel
Louis-Nathaniel, né en 1844, est issu d’une famille bourgeoise de Saint-Jean du Gard et de Nîmes dont les membres sont des propriétaires, facturiers de laines, négociants ou officiers. Il est issus de protestants cévenols qui ne furent rendus à la liberté religieuse et politique qu’à l’époque de Louis XVI et qui avaient puisé dans une persécution séculaire la force de braver toutes les rigueurs de la loi, aimant mieux, disaient-ils, obéir à leur conscience que d’obéir aux hommes.

Louis-Nathaniel Rossel fait de brillantes études à Saint-Brieuc, Mâcon, Nîmes, au Prytanée Militaire de la Flèche, à l’École Polytechnique puis à l’école d’application de Metz d’où il sort second avec le grade de lieutenant dans le corps de génie. A 22 ans seulement, en 1867, il entre en relation avec Jean Macé qui venait de créer la Ligue de l’Enseignement, y devient un des premiers membres à Metz, et commence l’enseignement de cours de grammaire. C’est ici qu’il a ses premiers véritables contacts avec des ouvriers. Il écrit : « On leur a appris à lire (...) mais non pas la manière de s’en servir ». »

Travaillant dur et impressionnant ses proches par son ingéniosité, il ne tarde pas à se faire remarquer. Si Rossel est attaché à une forme d’ordre juste, il n’est pas attaché à l’armée, qu’il juge immorale et simple « agent d’ambitions personnelles ». Rossel est néanmoins un fin stratège et rédige de nombreux articles sur l’art militaire, sous le pseudonyme de Randall (nom de famille de sa grand-mère maternelle écossaise). Lorsque paraît en 1869 le dernier volume de la correspondance de Napoléon Ier, il démontre que les livres de stratégie attribués à ce dernier ne sont pas et ne peuvent pas être de lui. La commission chargée de publier la correspondance se dit « frappée de la compétence et de l’esprit de ces judicieuses critiques. »

En juillet 1870, lorsque Rossel apprend que la guerre vient d’être déclarée à la Prusse, il accourt à Paris pour obtenir du service actif, mais ses démarches restent infructueuses. À la nouvelle des premiers désastres, refusant d’être inactif, il conçoit un plan de défense dont il adresse l’exposé au journal Le Temps. Son écrit est lucide et, de fait, rempli de prédictions. Sur le plan stratégique, il faut d’après lui organiser une immense levée en petites bandes qui auraient agi séparément, les corps d’armées réguliers ne devant faire que soutenir l’action toujours engagée par les partisans. Rossel s’inspire clairement pour cette démarche de la « guerre des Camisards », une révolte de paysans protestants cévenols contre les troupes royales au début du 18ème siècle et à laquelle certains membres de sa famille ont participé.

Quelques jours après, Rossel est appelé à Metz avant que cette ville ne soit investie. Caractère entier et résolu, profondément patriote, il ne peut voir sans une profonde exaspération la façon dont le maréchal Achille Bazaine conduit les opérations militaires. Très vite il ne lui est plus possible de douter que, soit par l’ineptie, soit par la trahison de son chef (ce qu’il laisse très franchement entendre), l’armée de Metz et au-delà la France, court à sa perte. Rossel accuse certains généraux de vouloir capituler, dans le but de restaurer en France un ordre moral conservateur, et d’empêcher tout avènement d’une république moderne. Au moment de la capitulation, il parvient à s’échapper de la cellule où l’avait enfermé Bazaine et, déguisé en paysan, traverse les lignes allemandes.

Il gagne alors la Belgique où le premier, dans le journal L’Indépendance belge, il proteste contre la conduite du maréchal à travers deux articles. Il fait un court voyage à Londres où se trouve sa mère, puis rentre en France et se rend à Tours pour se mettre à la disposition du Gouvernement de la Défense nationale. Après avoir été missionné pour inspecter les armées du Nord alors que le Gouvernement est dans l’incapacité de les situer et de les coordonner, il est rapidement nommé Colonel auxiliaire et directeur du génie au camp de Nevers, poste en réalité sans grand enjeu. Avant de partir, Rossel remet à Léon Gambetta un rapport sérieux proposant des possibilités de reconduite du combat. Le ministre de la Guerre et de l’Intérieur semble séduit mais n’a plus d’influence et ne donne aucune suite.

Faisant fi des usages, Rossel, qui est alors proposé pour la légion d’honneur, refuse de remplir les formulaires adéquats. Il remplit ses fonctions, tout en les jugeant quasi-inutiles, lorsqu’il reçoit la nouvelle de l’insurrection qui vient d’éclater à Paris. Nous sommes le 18 mars 1871. Dès le lendemain, il écrit au ministre de la guerre : « J’ai l’honneur de vous informer que je me rends à Paris pour me mettre à disposition des forces gouvernementales qui peuvent y être constituées. Instruit par une dépêche de Versailles rendue publique aujourd’hui, qu’il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésitation du côté de celui qui n’a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs de généraux coupables de capitulation. »

Membres de la garde nationale Membres de la garde nationale
Comme les 107 qui ont voté contre les conditions de paix, c’est-à-dire la gauche et les 35 députés des territoires cédés d’Alsace-Moselle qui quittèrent la séance, Rossel n’accepte ni la défaite, ni le gouvernement réactionnaire. Il part donc dès le 19 mars à Paris. À peine arrivé, il se met en relation avec les membres du comité du 17ème arrondissement, est présenté au comité central siégeant à l’Hôtel de Ville et reçoit immédiatement le commandement de la légion du 17ème arrondissement. L’opinion publique soutient largement Rossel. Le masque sévère de ce jeune officier brisant sa carrière militaire pour se jeter dans Paris révolutionnaire, son renom d’intégrité, les souvenirs de sa conspiration contre Bazaine et son évasion de Metz séduisent le Paris insurgé.

Dans la nuit du 29 au 30 avril, à la suite de l’évacuation du fort d’Issy qui est une conséquence d’une attaque des troupes du général Faron, la Commune destitue le général Cluseret, qu’elle regarde comme incapable et désigne Rossel pour le remplacer au « Ministère de la guerre ». Rossel est chargé de l’initiative et de la direction des opérations militaires pendant que le Comité central de la garde nationale doit s’occuper des différents services de l’administration de la guerre. Rossel donne à la résistance contre l’armée de Versailles une vraie impulsion et pour ne négliger aucune énergie, fait appel aux femmes qui le remercient même de son attitude égalitaire.

Mais Rossel se trouve bientôt en butte à l’hostilité de certains membres du Comité du Salut Public et notamment de l’anarchiste Félix Pyat, à cause de la discipline que veut imposer le nouveau délégué à la Guerre. Une discipline qui apparaît pourtant indispensable face à une armée régulière très bien équipée et bien plus nombreuse. Pyat l’accuse d’aspirer à la « dictature », bien que Rossel s’y refuse quand certains l’y poussent. En réalité, Rossel imposait une discipline jusqu’alors peu connue dans les rangs des bataillons de la capitale. Il évoque ainsi dans ses mémoires des « bataillons complètement ivres ». Autre constat, celui de gardes nationaux soigneusement formés, par les précédents gouvernants, « par le despotisme et pour le despotisme » ; avec l’impossibilité « d’en faire quelque chose par la liberté et pour la liberté (…) La transition était trop brusque, les conjonctures trop impérieuses, les événements trop précipités ». Bref, Rossel finit par demander lui-même sa destitution.  

Après la prise du Moulin Saquet et celle du fort d’Issy par l’armée de Versailles le 8 mai, Rossel qui a donc vainement essayé d’organiser 7.000 hommes - sur les 12.000 qu’on lui avait promis - pour débloquer le fort, se sent pris d’une colère violente et écrit cette dépêche qu’il fait aussitôt afficher à 10.000 exemplaires dans Paris  : « le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy ». Le journal officiel de la Commune essaye de démentir cette nouvelle ; mais la population apprend bientôt que Rossel dit vrai.

Alors, des bruits de trahison ayant été propagés contre lui par Pyat et Miot qui exigent en vain son arrestation, il envoie sa démission à la Commune, dans une lettre où il expose la situation et les entraves de tout genre qu’il rencontre dans l’accomplissement de ses fonctions : « Je ne peux porter plus longtemps la responsabilité d’un commandement où tout le monde délibère et où personne n’agit (…) Mon prédécesseur  a eu le tort de se débattre au milieu de cette situation absurde. Éclairé par son exemple, sachant que la force d’un révolutionnaire ne consiste que dans la netteté de la situation, j’ai deux lignes à choisir : briser l’obstacle qui entrave mon action ou me retirer. Je ne briserai pas l’obstacle car l’obstacle c’est vous et votre faiblesse ; je ne veux pas attenter à la souveraineté publique. Je me retire et j’ai l’honneur de vous demander une cellule à Mazan. »

Le jour même, Rossel est arrêté par ordre du Comité de Salut Public et gardé à la questure sous la garde très souple et très amicale de Varlin puis Gérardin. Il s’enfuira sans difficulté. La quasi-totalité de la presse prend sa défense. Rossel a fortement défendu la liberté totale de la presse quand la majorité de la Commune a, en revanche, fait interdire certains journaux. Une chute de cheval le blessant et l’empêchant de marcher sans boiter, Rossel écrit des notes lucides sur la Commune et sur la société pendant la « semaine sanglante », caché dans une chambre d’hôtel du boulevard Saint-Germain pour échapper à la vindicte des révolutionnaires les plus radicaux.

Il écrit notamment : « Qu’ont fait les classes gouvernantes en faveur des pauvres ? Qu’ont-elles fait pour rendre les impôts moins lourds à ceux qui gagnent le moins, pour faire la part à peu près égale à tout le monde dans l’immense développement de la richesse publique ? Vous ne comprenez pas qu’on fasse des révolutions ? Dites-vous. Lisez quelques lignes qui résument les produits des divers revenus du pays et vous verrez combien le législateur frappe le nécessaire des uns et épargne le superflu des autres. Les Chambres françaises ont été profondément égoïstes. Elles ont favorisé constamment leurs parents, leurs amis, leurs égaux ». Ou encore : « Par leurs lumières, par leur richesse, par leur goût pour la direction des affaires publiques, les classes instruites en France constituent de fait une aristocratie. Mais le temps est passé où une aristocratie pouvait gouverner dans son intérêt à elle ; il faut qu’elle gouverne dans l’intérêt du peuple ou qu’elle périsse. » 

Rossel pensait qu’il fallait étendre le droit de suffrage à tous (et déjà il pensait aux femmes), quels que soient le sexe ou la classe, et recourir au principe de l’élection dans la plupart des domaines. Surtout, Rossel était persuadé que les divisions sociales pouvaient être résorbées grâce à l’éducation. Il assignait à l’école un rôle prépondérant pour l’harmonie sociale et, nourrie de préceptes huguenots, il ne concevait l’instruction que comme générale, gratuite, laïque, républicaine.

Le 7 juin, Rossel est finalement arrêté par M. Claude, Chef de la Sûreté. Conduit à Versailles et traduit devant le 3ème Conseil de guerre, il est condamné à mort le 8 septembre 1871. Cette sentence étant annulée pour vice de forme suite à un recours décidé par l’insistance de sa famille, il comparait le 7 octobre devant un nouveau Conseil de guerre, qui le condamne à la même peine. Pendant ce procès tout à fait inéquitable, les témoignages de soutien et de sympathie ne manquent pas à l’égard de Rossel, dont tous reconnaissent la « haute intelligence » et « l’ardent patriotisme ». Des pétitions de Nîmes, Metz, Montauban, d’étudiants parisiens, des dames de la légion d’honneur, les appels du colonel Denfert-Rochereau — héros de la guerre —, de Victor Hugo, du Général Vergnes et des officiers du camp de Nevers, de bien des notables protestants, la demande du Conseil général de la Seine, la rencontre du père de Louis-Nathaniel avec Adolphe Thiers ne suffisent pas à changer la sentence. Une solution semble pourtant s’offrir à lui : la grâce s’il s’exile. Il s’y refuse, ne voulant sans doute pas se renier devant ce pouvoir qu’il abhorre.

Exécution de Communards Exécution de Communards
Le matin de l’exécution, il remet à son pasteur et ami, Théodore Passa, une lettre qui est son testament politique : « Je vous charge si jamais le parti que j’ai soutenu arrivait au pouvoir et s’il menaçait ses adversaires de sa vengeance, de faire usage de cette lettre pour leur dire qu’à ma dernière heure, je demande instamment à ceux qui ont l’honneur de défendre la liberté, qu’ils ne vengent pas leurs victimes. Ce serait indigne de la liberté et de nous qui sommes morts pour elle. Votre ami dévoué, Louis-Nathaniel Rossel. » Le 28 novembre 1871, à huit heures du matin, Rossel, jeune officier de 27 ans, est conduit sur le plateau de Satory. Il demande à commander le peloton d’exécution, qui a été choisi parmi son régiment… Cela lui est refusé. Il tombe sous les balles avec l’ancien délégué à la sûreté générale Théophile Ferré et l’ancien sergent Pierre Bourgeois, condamnés à la même peine. Helena Pontier Martin, qui travailla sur Rossel en 1937, eu cette belle conclusion : « Ce matin-là, ce que les généraux tuèrent avec lui était précisément ce qu’ils croyaient défendre. Rossel fut un des premiers à discuter sa mission. Sa conscience l’avertit que cette mission n’était point dans une obéissance d’esclave et que l’intérêt de la patrie passait au-dessus des intérêts privés... »

Rossel incarnait sans doute à lui seul un ensemble de valeurs et de paradoxes du 19ème siècle : encore profondément rigoureux, marqué par un certain élitisme politique, il réclamait néanmoins la participation du peuple et de la classe ouvrière à la décision politique. Il souhaitait mettre en avant l’éducation universelle pour donner aux plus défavorisés les moyens de s’organiser. Il souhaitait un suffrage universel comprenant les femmes et représentant l’ensemble des catégories sociales, mais se refusait à une révolution contre « les patrons et les intermédiaires ». Rossel n’était ni un révolutionnaire, ni un conservateur, il était raisonnable mais profondément réformiste. Cet officier et communard de 27 ans, peut-être encore trop jeune pour concilier ses propres contradictions, était sans doute trop en avance sur son temps.

Nicolas Cadène, Le 15 novembre 2016 à Paris

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