L’instituteur, le quartier sensible et ses habitants

Henri Quatrefages se penche dans Coïncidences sur quarante ans d’engagement éducatif, social et sportif à La Paillade-Montpellier. L’ancien enseignant, aujourd’hui vice-président de l’Ufolep, dresse au passage un constat d’échec de l’éducation prioritaire et de la politique de la ville.

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Quand il débarque il y a un peu plus de quarante ans à la Paillade, « emblématique quartier populaire de Montpellier », Henri Quatrefages est un jeune instituteur qui, pour avoir grandi dans un « gros bourg rural », « découvre tout » de son nouvel environnement. À commencer par la cité Phobos, « cité de toutes les phobies, de toutes les rumeurs », où résident la plupart des élèves de l’école des Ménestrels. C’est là qu’il vivra « l’ancrage fort d’une école dans son territoire », par la complémentarité de son métier d’enseignant et d’une action associative inspirée par « le modèle de l’éducation populaire ».

Henri Quatrefages devient ensuite coordinateur de la zone d’éducation prioritaire, avant d’être recruté par la ville de Montpellier, où il sera promu « chef du service Éducation », jusqu’à sa retraite en 2016. Entre-temps, il s’est investi à l’Ufolep, l’Union française des œuvres laïques de l’éducation physique, fédération sportive associée à la Ligue de l’enseignement, où à 66 ans il exerce la présidence du comité de l’Hérault et une vice-présidence nationale fléchée sur le « sport société », ou « socio-sport ».

Ce parcours lui fournit matière à une réflexion sur ce « théâtre subventionné de la vie sociale et politique » dont il fut « acteur et parfois metteur en scène », au cœur de « ces quartiers prioritaires, populaires, sensibles ou en difficulté, classés en Zep, Zus, ZSP et soumis aux DSQ, GPV, Cucs et autre Zone franche ».

 Classe de neige

Tout part d’une classe de neige, bientôt prolongée par la création de l’Association Jeunes Phobos Paillade Nord (AJPPN) pour répondre à la demande d’anciens élèves de repartir au ski. Mais la vie associative se déploie aussi lors de la réunion du mercredi soir, sorte d’« assemblée générale permanente ». « Cette alliance d’une école et d’une association fut un facteur majeur de la vie sociale et politique du quartier de la Paillade des années 1980, insiste Henri Quatrefages. L’AJPPN porta durant des années le collectif des associations des associations de la Paillade, qui se réunissait chaque premier vendredi du mois. »

Puis, peu à peu, cette vie associative s’institutionnalise. Or les « petites » associations récentes ne vont plus se reconnaître dans ce réseau de professionnels, en reprochant la rente de situation offerte par les collectivités territoriales et les institutions aux « grosses » structures.

Il est un autre élément de « disjonction des territoires » sur lequel Henri Quatrefages insiste tout particulièrement : « Aujourd’hui, les professeurs des écoles ont remplacé les instituteurs, ils ne sont plus des fonctionnaires logés ». Pour lui, c’est à l’un des « fondements de l’école » que l’on touche là, car désormais « l’enseignant sait peu de la vie de ses élèves, peu des parents, peu du quartier dans lequel il vient travailler le matin et qu’il quitte rapidement le soir ».

Choisissant à 45 ans la voie universitaire plutôt que celle du concours pour intégrer lui-même ce nouveau corps des professeurs des écoles, Henri Quatrefages documente la question en choisissant « l’évolution du lieu d’habitation des enseignants du premier degré à la Paillade » comme sujet de sa maîtrise en sciences de l’éducation. « En 1980, trois enseignants sur quatre habitaient Montpellier et près de 60 % la Paillade. Ils ne seront plus qu’un sur deux à habiter Montpellier et moins de 10 % à la Paillade en 2000. »

 Constat d’échec

La Paillade... La Paillade...
Henri Quatrefages dresse un constat d’échec de cette éducation prioritaire qui introduisit en 1981 la notion de discrimination positive avec les premières Zep, puis les Rep et Rep+ (réseau d’éducation prioritaire), RAR (ambition réussite), RSS (réussite scolaire) et dispositif Eclair… « La difficulté à bien nommer les projets ajoute-t-elle au malheur des publics qui doivent en bénéficier ? » ironise-t-il en paraphrasant Albert Camus. S’ils ont « certes contribué à l’amélioration du climat scolaire », « les projets n’ont endigué ni la paupérisation des quartiers ni l’inéluctable réduction de la mixité sociale ». Pire, ils ont induit malgré eux une stigmatisation supplémentaire.

En 2007, nouveau virage professionnel, nouvelle expérience et nouveau point de vue sur les quartiers. Henri Quatrefages est repéré par la ville de Montpellier pour « mettre en place les politiques de proximité dans la gestion des agents » et notamment celle des Atsem, les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles. Il supervise notamment une expérience de « samedis malins » libérés de classe et accueillant gratuitement les enfants pour des activités éducatives : un vrai succès dans les quartiers populaires. Mais l’essai ne sera pas transformé.

Autre désillusion avec les projets éducatifs de territoire (PEdT) développés à l’occasion de la réforme des rythmes scolaires, formation des cadres à l’appui.  Mis en place en 2014 en dépit de nombreux freins et réticences, les temps d’activités périscolaires (TAP) ne survivront pas à la décision d’Emmanuel Macron, nouvellement élu, de laisser aux maires le choix de poursuivre ou d’arrêter la réforme des rythmes : « La ville de Montpellier annonça sans surprise le retour à la semaine scolaire de quatre jours sans évaluation des trois années passées. » Et tant pis pour « la dynamique éducative qui associait l’ensemble des partenaires ». Henri Quatrefages fait alors valoir ses droits à la retraite, tout en restant au contact du terrain par l’entremise de l’Ufolep.

 Jogging amer

Henri Quatrefages Henri Quatrefages
Dans la seconde partie de son ouvrage, Henri Quatrefages propose justement neuf portraits de jeunes animateurs ayant passé leur brevet professionnel avec l’Ufolep, gage d’intégration professionnelle. Certains ont trouvé à s’employer dans des services des sports ou des structures éducatives. D’autres, comme Ismaël, Sarah, Solveig ou Souleimane, accompagnent désormais l’action de l’Ufolep dans les quartiers populaires dont ils sont eux-mêmes issus.

Pour finir, Henri Quatrefages entraîne le lecteur dans un jogging dans les rues de la Paillade, prétexte à un regard panoramique sur l’évolution urbaine et sociologique d’un quartier dont la municipalité a cru pouvoir dissoudre la mauvaise réputation en le diluant dans le périmètre élargi de celui de la Mosson, identifié au nom du stade du club de football de Montpellier. Lequel club, ironie de l’histoire, s’appelait jusqu’en 1989 Montpellier-la Paillade…

Mais les habitants sont fondamentalement attachés à ce nom, partie prenante de leur identité, tout comme Henri Quatrefages l’est indéfectiblement à un quartier qu’il habite toujours. Du bas des tours, ce sont quatre décennies de souvenirs qu’il contemple. Et son parcours santé le mène jusqu’au carrefour de l’ancienne cité Phobos, rasée au lieu d’être rénovée, et dont il ne reste que « son phare, le château d’eau, qui signalait l’entrée ».

De quoi donner du terrain vague à l’âme.

 Philippe Brenot, journaliste; 

Coïncidences (un quartier, un métier, un engagement), essai, éditions Domens, 132 p., 15 € www.domens.fr

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