Folklore : une mémoire vivante

Le Festival « Cultures aux cœurs » à Montignac, en Dordogne, du 31 juillet au 2 août, et l’exposition « Folklore » ouverte au Centre Pompidou de Metz jusqu’au 4 octobre, nous incitent à redécouvrir le folklore, mémoire vivante, mémoire des peuples.

Le folklore est souvent dévalorisé en France. « Savoirs du peuple » suivant son étymologie, le folklore est pourtant un témoignage vivant, une mémoire au plein sens du terme. Celle du peuple, de tous les peuples. La quarantième édition du Festival Cultures aux Cœurs à Montignac, en Dordogne, assume pleinement cet héritage. Elle se déroule du 31 juillet au 2 août. Le Festival de Montignac est membre du Conseil international des organisations de festivals de folklore et d'arts traditionnels, ONG qui regroupe une trentaine de festivals en France, et plus de 250 dans le monde. Le CIOFF France est affilié à la Ligue de l’enseignement. Nous présentons le Festival de Montignac ci-dessous.

Par ailleurs le Centre Pompidou de Metz fête ses dix ans avec l’exposition « Folklore » ouverte jusqu’au 4 octobre. Il nous propose, avec l’exposition, un livre et des événements associés (concerts, projections, spectacles) et un riche dossier de presse, un beau voyage dans ces mémoires populaires constituées de légendes, de danses, de musiques, d’artisanat et d’œuvres d’art… Ces initiatives mettent en relief les relations des artistes avec ce monde  d’avant la révolution industrielle. Celui de toute l’humanité durant des millénaires.

 Folklore : une exposition et un livre pour retrouver la mémoire.

folklore-la-decouverte
Metz est le lieu d’un événement culturel aussi remarquable qu’inattendu. Le Centre Pompidou-Metz a conçu, en partenariat avec le MUCEM, une exposition simplement intitulée « Folklore ».  Les commissaires, membres des deux institutions, sont respectivement Jean-Marie Gallais et Marie-Charlotte Calafat. Le Centre Pompidou a la réputation d’avoir lié son destin à celui de l’art contemporain. Le MUCEM, héritier lointain du célébrissime Musée National des Arts et Traditions Populaires (MNATP), semble peu enclin à valoriser les centaines de milliers de pièces dont il a récupéré la garde. Nous sommes loin du projet espéré de grand Musée moderne des ATP, analogue à celui du Quai Branly pour les Arts premiers. Et pourtant… L’exposition « Folklore » est une double surprise. D’une part parce qu’elle manifeste de façon concrète l’intérêt des deux institutions, et des deux commissaires, pour le sujet. Ils y travaillent depuis 2016, et on devine que leur attention est bien antérieure. D’autre part parce ce que l’exposition révèle que l’investissement et l’appropriation du folklore par des artistes de premier plan n’a jamais cessé. 

Le livre, intitulé lui aussi « Folklore », est un bel objet richement illustré, publié aux éditions La Découverte. Disons-le d’emblée, il mérite d’être en bonne place (à portée de main) dans les bibliothèques des associations et des militants de l’éducation populaire. L’éducation populaire ne tombe pas du ciel intellectuel. Elle est un échange permanent fondé sur la connaissance des cultures populaires et le débat permanent. Le livre s’ouvre sur des contributions croisées de Jean-Marie Gallais « Portrait de l’artiste en folkloriste »  et Marie-Charlotte Calafat « Portrait du folkloriste en artiste ». Pour une réfutation des banals stéréotypes sur l’allergie réciproque entre les deux. Les uns et les autres sont situés dans ces deux textes. De Paul Gauguin à  Pierre Huyghes, en passant par Picasso, Nolde, jusqu’à Joseph Beuys, le véritable fondateur de la performance. De Paul Sébillot à Arnold Van Gennep, en passant par Pierre Saintyves, Gaston Paris, jusqu’à

Georges-Henri Rivière, au MNATP en 1982. Georges-Henri Rivière, au MNATP en 1982.
Georges-Henri Rivière, le fabuleux maître d’œuvre du MNATP. Les noms égrenés tout au long de l’ouvrage dépassent la centaine. La transmission constitutive de ces cultures populaires, le caractère collectif de leur créativité foisonnante et spécifique (on ne sait qui a créé quoi), voire leur dimension immatérielle (danses, musiques, contes et légendes…) à côté de la dimension matérielle (mobiliers, statuettes, peintures, décorations, vêtements…) suscite une fascination chez un grand nombre d’artistes qui s’en inspirent à des degrés divers. Et cette inspiration, on le sait trop peu, perdure…

Devant l’océan culturel folklorique qui a généré un grand nombre de collectes encyclopédiques, les deux commissaires ont fait le choix judicieux de se focaliser sur des personnes et des thèmes, avec force illustrations. Celles-ci sont souvent inédites et porteuses de sens. Il existe peut-être un nom pour désigner ceux qui se plongent dans les images comme les mélomanes se plongent dans leurs musiques... L’histoire d’amour entre le peintre Paul Sérusier et la Bretagne est relatée. De même que la découverte par Vassily Kandinsky du métier d’ethnographe, et sa passion pour les « loubkis » (estampes populaires), partagées par les autres artistes du « Blaue Reiter » (Cavalier bleu), un des groupes allemands les plus avant-gardistes.  Egalement oublié fut le compagnonnage des surréalistes avec le folklore. Benjamin Péret et André Breton étant les plus investis. Ce dernier organise notamment avec le folkloriste André Varagnac une exposition, « Pérennité de l’art gaulois », en 1955 au Musée pédagogique.

Maïastra. Constantin Brancusi. Maïastra. Constantin Brancusi.
Constantin Brancusi s’inspire à la fois de l’art africain et de ses ancêtres roumains bâtisseurs et décorateurs d’églises en bois. Son œuvre « Maïastra », décline en plusieurs sculptures le thème du légendaire oiseau de feu roumain. Elle peut être considérée comme le symbole même de la fusion artiste/folkloriste. Le spectacle le plus emblématique, car beaucoup de spectacles ont la même inspiration, étant le « Sacre du printemps » d’Igor Stravinsky, chorégraphié originellement par Vaslav Nijinski, avec des costumes et des décors de Nicholas Roerich, pour les Ballets russes de Serge de Diaghilev.

Parmi les thèmes traités figurent la quête des origines, par archaïsme politique (notamment l’instrumentalisation sous Pétain) ou par simple nostalgie (nombre d’artistes étant exilés) ; le lien avec les identités nationales (progressiste avec le Front populaire qui fut le premier à valider politiquement –et pédagogiquement- le folklore) ; le patrimoine culturel immatériel (avec la Convention de l’UNESCO de 2003) ; le jeu de l’authentique et du factice (de nombreuses collectes ont figé, parfois modifié, voire inventé, les œuvres) ; l’impact du tourisme de masse (qui fait des œuvres des produits destinés à la consommation) ;  l’art de la muséographie… et moult encarts  sur les répertoires, le textile…

« Folklore » ! Cette exposition et le beau livre qui l’accompagne sont en elles-mêmes des œuvres. Avec 220 pages et un prix modique, 35 €, nous avons là de quoi confronter avec nos propres expériences éventuelles, jeter un autre regard sur ce qui nous entoure, pour –effectivement- penser global et agir local, donner une nouvelle dimension à nos réflexions et à nos actions, interroger notre histoire pour construire notre avenir… et nous replonger dans l’expo et le livre. Saluons les commissaires et celles et ceux qui travaillent avec eux. Pouvons-nous leur en demander plus ? Oui, sur le rôle du Front populaire, sur certains artistes comme Benjamin Péret, auteur d’une Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique, des scientifiques comme George-Henri Rivière, des militants comme Paul Delarue auteur du premier inventaire scientifique des contes populaires français, militant au sein de la Ligue de l’enseignement dans une commission folklore, puis des arts et traditions populaires, dans laquelle Pierre Jakez Hélias et Robert Lafont le rejoignirent… peut-être  sur les associations et fédérations impliquées… et sur l'imbrication avec l'histoire sociale, en commençant par les poètes ouvriers...

Le Sacre du Printemps HD Mariinsky 2008 © Fatova Mingus

Une magnifique version du Sacre du Printemps au théâtre Mariinsky de Moscou en 2008. Mise en ligne par Fatova Mingus

 

Montignac : un Festival pour faire vivre la diversité culturelle

montignac-2020
A Montignac, nous sommes dans l’action. Pas question de baisser les bras face à la pandémie et à ses suites. Au contraire, c’est le moment de réaffirmer un engagement bien résumé par l’intitulé de ce Festival d'arts, danses et musiques du monde : « Cultures aux cœurs ». Le Festival est organisé tous les ans, la dernière semaine de juillet, par l'Amicale Laïque du Montignacois. Montignac est une petite ville de la vallée de la Vézère, en Périgord noir. Sur son territoire se trouvent les grottes de Lascaux. Fondée en 1926 en tant qu’association « Les Amis de l’école publique », l’Amicale laïque est affiliée à la Fédération de Dordogne de la Ligue de l’enseignement. Tous les ans, 200 bénévoles se mobilisent pour accueillir une dizaine de groupes folkloriques, soit environ 300 artistes. Ces groupes sont constitués d’amateurs. Ils se produisent lors d’une cinquantaine d’initiatives, en accès libre ou payant (pour 6.000 entrées). Cette année est celle de la quarantième édition. Mais ce ne sera pas vraiment un festival : il n’y aura pas de défilé, pas de guinguette avec ses apéro-concerts ni d’exposition. Des animations sont détaillées sur Facebook.  Et l’essentiel est maintenu !

Ce moment constitué de trois soirées est significativement intitulé « Trait d’union ». Il se veut être une belle étape, pleine de sens, vers la grande édition de juillet 2021. Trois spectacles auront lieu. Le vendredi 31 juillet, le ballet  « Alexandrov » et la compagnie  « Romano Atmo », présenteront les grands classiques de la danse traditionnelle russe et tzigane. Le samedi 1° août c’est l’ensemble musical «El Gato Negro» qui fera vivre la musique latino. Le dimanche 2 août le groupe périgourdin «Peiraguda» illustrera une nouvelle fois la culture occitane. Au-delà de la qualité de chacun de ces groupes, c’est une philosophie humaniste qui est mise en œuvre avec un regard positif sur la diversité culturelle mondiale. Cet esprit est celui de l’éducation populaire, notamment réaffirmé plusieurs années avec des rencontres dédiées.  

peiraguda-memoria
Cette philosophie est définie par le président du Festival, Bernard Criner : « Il ne s’agit pas, pour nous, de reproduire le passé en le momifiant. Il s’agit de faire vivre ce passé dans l’aujourd’hui. Une tradition vivante est une tradition enracinée, mais ouverte au mouvement. Les cultures populaires nous permettent de construire notre identité, comme peuple et comme individus. Rester figés sur un moment du passé amène ainsi à refuser les autres cultures. L’acculturation moderne, qui coupe l’individu de ses racines, amène elle aussi à refuser les autres cultures. Etre uniquement centré sur le passé est une erreur aussi grave que de refuser de connaître son passé. Les arts et traditions populaires peuvent nous aider dans la recherche de cet équilibre mariant l’affirmation de soi-même et l’ouverture aux autres. D’origine culturelle limousine, militant de l’éducation populaire, je suis moi-même venu au mouvement folklorique par la recherche d’une culture de la paix par l’échange culturel entre les peuples ».

cioff-logo
Le Festival « Cultures aux cœurs » est en conséquence affilié au Conseil international des organisations de festivals de folklore et d’arts traditionnel. Le CIOFF a été créé en 1970 à l’initiative d’Henri Coursaget qui animait le célèbre Festival de Confolens. Le CIOFF s’investit pour la transmission d’un héritage culturel à la jeunesse. Il œuvre dans deux domaines. D’abord pour la sauvegarde et la diffusion de la culture traditionnelle et populaire. Et ensuite pour assurer la transition d’une culture de violence et de discrimination vers une culture du dialogue, du respect de l’autre et de la solidarité. Les deux objectifs sont complémentaires. La section française coordonne l’activité de 27 festivals. Elle fonctionne comme un centre de ressource, mutualisant les expériences et favorisant les échanges.  Le CIOFF est ainsi présent dans 90 pays. Il fédère 250 festivals impliquant plus de 50.000 artistes amateurs chaque année. Et tous les quatre ans, des Folkloriades rassemblent des groupes de tous les pays adhérents.

Avant nous étions des oiseaux © Danse Tzigane

"Avant, nous étions des oiseaux" D'après un conte tzigane. Adaptation et chorégraphie par Pétia Iourtchenko, mise en scène Thibaut Fernandez
Au Romanès, cirque tzigane, en 2016. Mis en ligne par Danse Tsigane

cheval-orgueil
Folklore : les militants de l’éducation populaire ont parfois encore devant le mot folklore une hésitation, après l’avoir pourtant beaucoup utilisé. Préciser son sens, faire apparaître les valeurs constitutives de lien social qu’il porte, permet aujourd’hui de l’assumer pleinement. Une pseudo distinction génératrice de condescendance, voire une hostilité sournoise, aggravent cette autocensure. Cela se traduit très concrètement par une TVA à 19,6 % alors que les organisateurs de tournées de chanteurs bénéficient d’un taux de 5,5 %.  C’est Pierre Jakez Helias qui relèvera le mot en réfléchissant à son sens et à son histoire. Des pages remarquables d’intelligence se trouvent dans son fameux ouvrage « Le cheval d’orgueil », vendu à plus d'un million d’exemplaires et porté à l’écran par Claude Chabrol: « Parlons donc de folklore… Au sens propre le folklore est la totalité de la civilisation populaire en ce qu’elle a de spécifique, mais une bonne part de nos contemporains ne désignent par ce mot que certaines danses traditionnelles en costumes de terroir dont le touriste moyen fait son dessert de couleur locale plus ou moins frelatée… Au début du siècle, les fêtes folkloriques étaient des manifestations spontanées. Aujourd’hui, elles ne servent plus qu’à représenter certaines valeurs que nous sommes en train de perdre et dont nous savons désormais qu’elles sont essentielles… Certains vont même jusqu’à dire que la civilisation paysanne se prostitue sur les planches et dans les défilés devant des spectateurs qui ont payé leur place. Ils n’ont raison qu’en apparence. La fête folklorique est le seul théâtre du peuple. Or, le théâtre est toujours contestataire par essence, même quand il se veut conservateur ».

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.