L'affaire Jules Durand. Quand l'erreur judiciaire devient crime

Il y a très exactement 110 ans, Jules Durand, un syndicaliste révolutionnaire, secrétaire du syndicat des charbonniers, est injustement condamné. C’est l’affaire Dreyfus du monde ouvrier. Trop oubliée…

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Marc Hédrich a consacré un bel ouvrage à cette terrible histoire « L'affaire Jules Durand. Quand l'erreur judiciaire devient crime ». Il est préfacé par Henri Leclerc. Un site particulièrement riche accompagne le livre. Il présente Jules Durand, le livre de Marc Hédrich, le film que Sylvestre Meinzer en a tiré « Mémoires d’un condamné » et une série de documents d’époque. En 2016 un square du 14° arrondissement de Paris a été rebaptisé « Square Jules Durand ». Sous le titre L’erreur judiciaire, l’un des premiers articles de Jean Jaurès consacrés à l’Affaire Durand est paru dans l’Humanité du 10 décembre 1910.

Ella Micheletti, journaliste, férue de littérature et de sujets de société, anime le site « Voix de l’hexagone ». Parmi ses nombreux articles, un des plus remarquables est : « La figure du vagabond en littérature ».  Ella Micheletti nous fait l’amitié de nous offrir ci-dessous un bref récit de la vie dramatique de Jules Durand :

Ce 25 novembre, j'aimerais vous parler d'une ignoble histoire oubliée de nos jours, celle de Jules Durand, un syndicaliste révolutionnaire, secrétaire du syndicat des charbonniers. Le 25 novembre 1910, il est condamné à mort. C'est l’affaire Dreyfus du monde ouvrier. Il faut commencer par le début. Jules Durand a travaillé tôt pour gagner sa croûte. D'abord docker, il est ensuite devenu charbonnier au port du Havre. En parallèle, il s'initie à Louise Michel, Emile Pouget (syndicaliste révolutionnaire fondateur du journal La Sociale) Durand a "le cœur bon et blanc" (Un de Baumugnes, Giono). Il est outré par les conditions de vie des charbonniers. Secrétaire du syndicat des ouvriers charbonniers du Havre, il participe activement à une grève illimitée en août 1910. On demande une hausse des salaires, des heures supp' payées, la fin de l'extension du machinisme. Bien sûr, Durand gêne les compagnies maritimes, dont la Compagnie générale transatlantique. Ces dernières ont trop à perdre avec des ouvriers en grève. Elles vont tout faire pour briser le mouvement. La Compagne embauche de nouveaux ouvriers - non-grévistes - en les payant plus cher, pour s'assurer de leur loyauté. Parfait exemple du "diviser (les ouvriers) pour mieux régner".

Ella Micheletti Ella Micheletti
Le destin de Durand, lui, bascule le 9 septembre 1910 : une rixe dégénère sur le port du Havre. Une bagarre éclate entre des charbonniers grévistes et Louis Dongé, un contremaître non gréviste. Ce dernier finit tabassé et meurt le lendemain. L'alcool était aussi de la partie. Durand, dans le viseur des forces de l'ordre à cause de ses idées, est arrêté le 11 septembre. Il est accusé d'être celui qui a poussé à la violence, au meurtre de Dongé, l'instigateur. Il est l'homme à abattre, aux yeux du patronat. Et c'est ce qui se va se produire. Après une enquête bâclée de deux mois, Durand est condamné à mort le 25 novembre. Bien que défendu par René Coty (motivé mais inexpérimenté), les témoignages de non-grévistes contre lui ont pesé. On sait maintenant qu'ils ont été soudoyés par la Compagnie transatlantique. Cette sentence déclenche un raz-de-marée de colère, manifs, campagnes de presse… Durand reçoit de nombreux soutiens dont notamment celui de Jean Jaurès et Anatole France. On œuvre pour la révision du procès et en effet, sous la pression de la rue, sa peine va finalement être commuée en prison. Problème : Durand, brisé par ce procès, est devenu fou. A la suite d'une nouvelle demande de grâce, Durand a pu être libéré en février 1911. Mais il ne sera totalement innocenté qu'en 1918. Or, il ne jouira jamais de sa liberté car, dès mars 1911, il est interné dans un asile où il mourra en 1926.Outre l'absence de preuves, Durand a vu son dossier médical et judiciaire disparaître mystérieusement. L'Affaire Dreyfus du pauvre est emblématique de la persécution politique répandue à l'époque contre les idées "agitatrices" dans le monde ouvrier. Cette destinée brisée marqua l'histoire ouvrière. "Je n’ai jamais dit de tuer Dongé, vous condamnez un innocent !", s'était écrié Durand, dont la voix a été étouffée. Mais la mémoire ouvrière n'a jamais oublié cet innocent qui vouait sa vie à la défense des plus humbles.

Ella Micheletti.

Vidéo extraie du site https://www.affairejulesdurand.fr/ :

JULES DURAND L'erreur judiciaire du XXe siècle © Pierre Hédrich

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