Europe : trois points de vue

Anaïs Voy-Gillis fait face aux nationalismes. Tristan de Bourbon-Parme dresse un portrait de l’illusionniste Boris Johnson. Et Dominique Wolton scrute la victoire inattendue de l’Europe.

Trois ouvrages récents mettent en lumière divers aspects de l'Europe et de l'Union européenne. 

L’Union européenne à l’épreuve des nationalismes, de Anaïs Voy-Gillis.

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La mutation de la droite européenne et la montée des nationalismes sont analysées de façon claire et informée dans cet ouvrage.  Anaïs Voy-Gillis est docteur en géographie de l’Institut français de géopolitique.  Par ailleurs spécialiste de la réindustrialisation, elle scrute les causes de la montée nationaliste. Trois crises successives la facilitent : crise économique et financière en 2008, crise des migrants en 2015 et crise de la représentativité inscrite dans la durée. Cette perte de confiance dans les dirigeants est la plus décisive. Ils ne sont justement plus perçus comme aptes à faire face aux crises. Voire comme complices plus ou moins avoués de l’irruption de la mondialisation néolibérale dans une institution européenne qui était censée nous en préserver. Aucun pays de l’Union européenne n’est épargné. Mais, de l’évolution du groupe de Višegrad au Brexit, l’autrice montre combien chaque nationalisme est spécifique. La diversité de leurs histoires rend heureusement peu probable leur coalition politique, notamment au sein du parlement européen. Des questions économiques aux questions écologiques il n’y a pas de consensus entre eux. Seule l’hostilité à l’islam est commune. Mais on ne construit une politique continentale viable sur un refus.

Boris Johnson. Un Européen contrarié, Tristan de Bourbon-Parme.

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Le point d’interrogation s’impose immédiatement pour le titre de ce livre. Le portrait dressé par Tristan de Bourbon-Parme est édifiant. Journaliste correspondant de plusieurs quotidiens français au Royaume Uni, il connaît par le menu toute la vie politico-culturelle de ce pays. Alexandre (Boris est son deuxième prénom) Johnson aurait pu suivre la voie familiale. De filiation en partie française, ses attaches européennes sont de longue date. Son père sera employé à la Commission, puis parlementaire européen. Boris, comme on l’appelle familièrement outre-manche, passe deux ans de son enfance à Bruxelles. Pourtant son opportunisme le conduira à jouer un rôle décisif dans le Brexit. C’est cette histoire que détaille l’auteur. Passé par Eton, maitrisant une authentique culture, perçu comme représentant de l’élite, Boris soigne son style négligé et sa chevelure volontairement brouillonne. Son humour démagogique lui donne une popularité certaine.  Pilier du parti Tory, il assure que le bon vote garantira le pouvoir d’achat : « Votre voiture ira plus vite, votre petit amie aura une taille de soutien-gorge plus grande ». Journaliste, il est peu soucieux du respect des faits et sera même licencié par le Times. Très proche des milieux financiers, il sera maire de Londres, puis parlementaire. Il est aujourd’hui premier ministre, manœuvre pour une rupture abrupte avec l’Union européenne « No deal », et espère multiplier les accords commerciaux avec le reste du monde. Une aventure grosse de contradictions  qui risque fort de nuire au peuple anglais qui souhaitait une politique protectrice. Partisans comme adversaires du Brexit se retrouvent désemparés face à cet « illusionniste » comme le décrit un documentaire  des réalisateurs Walid Berrissoul et Florentin Collomp. Le père de Boris Johnson a demandé la nationalité française.

Vive l’incommunication. La victoire de l’Europe, de Dominique Wolton

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Dominique Wolton. Le personnage est haut en couleur et ses thèses sont souvent surprenantes. Qu’est-ce donc que l’incommunication, notion sur laquelle il travaille depuis quelques années ? Une réalité souvent mal perçue, et non nommée. « L’autre n’est pas là, indifférent, ou en désaccord. Alors on négocie pour trouver un minimum d’accord. Si on réussit la « négo », on cohabite sur fond de compromis ». Ce n’est pas un échec, que l’auteur qualifie de « acommunication ». C’est un point de départ, toujours remis en question. Il faut donc le percevoir comme tel. Sur cette base, Dominique Wolton affirme : « L’incommunication est la condition de l’Europe ». Il développe son idée : « La force de l’Europe, c’est cette familiarité, peu spectaculaire, résultat de tous les échecs, de toutes les réussites, de tous les compromis, et qui dépasse les désaccords permanents ». Il est pourtant vrai que l’Union européenne perdure. Et que le terme d’ « incommunication » décrit assez bien le processus. Et l’auteur reprend son décryptage. « Il existe une confiance d’ordre anthropologique de la part des peuples européens qui, au-delà des déceptions, savent implicitement qu’il s’agit d’une aventure unique au monde… Ils soutiennent finalement, malgré leurs réticences, cet immense combat, sans le dire nettement et sans s’engager profondément. Si bien que, lorsqu’ils mettent en cause les eurocrates ou les hommes politiques, c’est aussi pour ne pas interroger leur propre ambiguïté. C’est pourtant d’eux, et de personne d’autre, que dépend le sort de l’Europe ». Autrement dit : notre avenir est entre nos mains !

 

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