« Je crois à la politique » de Gérard Delfau

Ici, on s’honore du titre de citoyen ! Cette phrase marquante née lors de la Révolution française pourrait presque résumer le nouveau livre de Gérard Delfau « Je crois à la politique ».

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Gérard Delfau est connu comme le loup blanc dans le mouvement laïque. Désormais, il le sera plus encore. Son dernier livre « Je crois à la politique » est paru aux Editions L’Harmattan. Discret sur sa vie privée, bien qu’il rende hommage à son épouse et à sa fille, il est particulièrement disert sur ses activités intellectuelles et surtout politiques. Avec pas moins de 660 pages, cet ouvrage en impose. Il est l’œuvre de Gérard Delfau, bien sûr, mais aussi de Martine Charrier. Journaliste au Midi Libre, celle-ci est même à l’origine de cet ouvrage inclassable, ni autobiographie, ni mémoires, ni vraiment livre d’entretien. Peut-être un vaste espace d’échange. Aussi inclassable que le personnage, à la fois classique dans son parcours et atypique dans sa façon de le vivre. Il récuse l’idée même de « carrière », et ne se veut pas professionnel de la politique.  

Né en 1937, Gérard Delfau est un citoyen engagé, aussi bien à Saint-André-de-Sangonis qu’au Palais du Luxembourg. Il a été maire de ce bourg de l’Hérault durant 31 ans et sénateur 28 ans. Avant cette double vie politique intense, il est enseignant jusqu’à 40 ans. Issu d’une famille populaire, il fait de brillantes études, devient professeur dans le second degré, militant actif du SNES, agrégé de lettres classiques, maître de conférences à l’Université de Paris VII Diderot. Il publie notamment une biographie de Jules Vallès, travaille avec Michèle Perrot, puis écrit avec Danièle Roche « Histoire Littérature ». Ce livre publié en 1977 au Seuil reste actuel par son interprétation perspicace du fait littéraire au regard de l’histoire. Du point de vue philosophique, il se définit comme un athée paisible. C’est à la laïcité qu’il se réfère lorsqu’il définit le sens de sa réflexion et de son action.

Happé par la vie politique, Gérard Delfau devient un des rares militants de province au sein de la Convention des Institutions Républicaines, investi dans le groupe Démocratie et Université, participant au fameux congrès d’Epinay qui voit en 1971 François Mitterrand devenir premier secrétaire du Parti Socialiste. A elle seule la couverture du livre révèle la proximité entre les deux hommes. Cette relation ne sera pas la même avec tous les éléphants du PS. Les nombreuses pages consacrées à la politique de Lionel Jospin sont sans indulgence. On apprend des choses sur le fonctionnement de l’appareil du PS, belle mécanique, qui déraille parfois. Avec quelques éclairages sur la version héraultaise et le sidérant Georges Frêche. Nonobstant de bons et loyaux services, notre sénateur devra se passer de cet appareil lors des sénatoriales de 1998, tout de même remportées. On le retrouve au PRG dont il sera vice-président de 2004 à 2008. Cette année-là, « année funeste »,  est celle qui clôt ses mandats de maire et de sénateur.

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Le sénateur Gérard Delfau s’est en particulier insurgé contre la vente du Crédit foncier à une filiale de General Motors par Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’économie et des finances. Il a rendu un rapport important sur la présence postale en milieu rural, contribuant à éviter que La Poste ne subisse le sort de France Télécom, et a soutenu les lois qui ont amélioré substantiellement leur sort des jeunes handicapés. Le maire Gérard Delfau favorise la recherche de la qualité en viticulture, rénove des quartiers, soutien une radio locale, fait construire une maison d’accueil spécialisée pour les handicapés adultes, s’investit contre le chômage au point d’être nommé président du Comité de liaison des comités de bassins d’emploi, arrache au bout de 25 ans un tronçon d’autoroute pour désenclaver ce qui est considéré comme l’arrière-pays de Montpellier…

La laïcité enfin. La laïcité toujours. Tel est le fil rouge qui parcourt le livre. Scolarisé dans l’enseignement catholique, et même au petit séminaire suivant le souhait de sa mère, il se rebelle tranquillement à 17 ans en dégustant et offrant du saucisson au réfectoire un vendredi, jour maigre à l’époque. Athée paisible donc, laïque engagé, il aura des relations cordiales avec le curé du village. La laïcité n’est pas l’antireligion. Gérard Delfau a écrit ou collaboré à au moins six livres sur la laïcité. Les plus notables étant « Éloge de la laïcité » et « La Laïcité, défi du XXIe siècle », premier livre de sa collection « Débats laïques. Dans « Je crois à la politique », il détaille  plus particulièrement sur trente pages (PP 571-604) sa pensée et son combat laïque lors des affrontements des années 80 pour la mise en place du fameux Service public unifié et laïque de l’Education nationale, puis face aux tentatives de privilégier le privé réussies (Accords Lang-Cloupet, Loi Carle…) ou non (révision de la loi Falloux), puis en 2004 avec la loi sur le port de signes religieux qu’il soutient fermement.

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On note une petite erreur sur la position de la Ligue de l'enseignement à l’époque : non pas refus d’une loi, mais tentative de gestion basée sur la pédagogie « Ni voile, ni loi ». Suivie de l’affirmation claire : la loi est votée, il faut l’appliquer. Un regret aussi : le début d’un questionnement sur « le fondamentalisme juif et les Evangéliques » (p 602) n’est pas développé. Or ce sont toutes les crispations identitaires, religieuses, nationalistes, raciales, qu’il faut prendre en compte pour faire face aux défis posés par l’archipel français que décrit si bien Jérôme Fourquet. Nouvelle aventure dans une vie déjà riche, après un investissement dans l’association EGALE, Gérard Delfau fonde la collection  « Débats laïques » aux Editions L’Harmattan en 2015. On y compte à ce jour dix ouvrages associés à un site internet.

Au-delà d’une description minutieuse des scènes politiques languedocienne et parisienne,  on trouvera dans cet ouvrage un souffle et un optimisme. Le métier de citoyen n’est pas inutile. Quand on s’engage, on obtient des résultats, des victoires, malgré les déceptions et les échecs voire les trahisons. Pour cela il faut être fidèle à un idéal, l’idéal laïque, et être en phase avec le peuple qui mandate. C’est cela que décrivait, dans un livre intitulé « L’enracinement », la philosophe Simone Weil réfugiée à Londres en 1942 : « L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage ». Un beau texte illustré par la vie et l’œuvre de Gérard Delfau…

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