Jeanne d’Arc, de bon sens et de bon cœur

Après "Le Bon Cœur", récit romancé de l’épopée de la jeune paysanne de Domrémy, Michel Bernard relate dans "Le Bon Sens" sa première réhabilitation, dix-huit ans après son procès de 1431. Et renouvelle l’approche d’une figure que tous les courants politiques et l’Eglise catholique n’ont cessé de se disputer.

Pourquoi ressusciter Jeanne d’Arc aujourd’hui ? Qu’a-t-elle encore à nous dire ? On connaissait l’incarnation du peuple français, d’inspiration socialiste puis mystique, célébrée par Charles Péguy au début du XXe siècle, et la sainte béatifiée, puis canonisée par l’Église dans les années 1920.

Les historiens ont été nombreux à se pencher sur son cas et, de la droite à la gauche, tous les bords politiques se sont un jour réclamés d’elle. Jusqu’à Jean-Marie Le Pen, qui, lorsqu’il présidait le Front national, célébrait chaque 1er mai, au pied de sa statue équestre en feuille d’or des Tuileries, la jeune femme qui bouta l’envahisseur hors de France. Cet enjeu mémoriel a cependant perdu de son acuité.
Le personnage a également inspiré les artistes, particulièrement les cinéastes. Parmi les plus fameux : Dreyer, Rossellini, Bresson, Rivette… Jusqu’à l’insaisissable Bruno Dumont qui, en 2018, présentait Jeanne sous les traits d’une jeune fille d’à peine 14 ans. Les musiciens n’ont pas été en reste, de François Couperin au temps de Louis XIV, au groupe canadien Arcade Fire plus récemment, sans doute inspiré par l’album iconique de leur compatriote Leonard Cohen au début des années 1970.

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Jeanne d’Arc attendait toutefois son romancier. Elle l’a trouvé en Michel Bernard, sous-préfet en disponibilité, passé maître dans l’art de s’emparer de personnages célèbres pour les restituer dans leur humanité, comme il le fit notamment avec les deux Maurice, Ravel et Genevoix, à travers le prisme de la cicatrice laissée par la Grande Guerre dans son pays barrois – du nom de l’ancien duché dont Bar-le-Duc (Meuse), était la capitale. Et c’est aussi parce qu’à cinq ou six siècles de distance la native de Domrémy est sa « payse » qu’il s’est intéressé à elle.

Pour raconter Jeanne, l’écrivain a lu les historiens, et en particulier la médiéviste Colette Beaune, auteure en 2004 d’une biographie qui, explique-t-il, « a bouleversé la vision rêveuse, romantique » qu’il avait du personnage. Plane aussi l’influence de l’incontournable Jules Michelet, que l’auteur Michel cite dans l’exergue où il a trouvé ses deux titres : Le Bon Cœur, paru il y a deux ans, et réédité en poche en même temps que parait Le Bon Sens, sa suite.

Avec Le Bon Cœur, on chevauche en l’an 1429 avec Jeanne, de Vaucouleurs à Chinon, puis de place à défendre en ville à prendre, jusqu’au sacre de Charles VII à Reims, avant que la jeune fille ne soit mise en échec devant Paris, faite prisonnière par les Anglais à Compiègne, puis jugée et brûlée vive à Rouen à l’issue du procès en hérésie orchestré par l’évêque Cauchon.

Le Bon Sens s’ouvre dix-huit ans après : d’ici peu, les Anglais seront chassés de Normandie et de Guyenne, et la France va recouvrer sa souveraineté sur l’entièreté de son territoire, bien au-delà du réduit du Val de Loire. D’anciens compagnons d’armes s’activent alors pour rendre son honneur à celle qui, à son humble manière, les a subjugués, et dont le souvenir ne s’est pas dissipé.

Les figures principales sont ici un obscur moine copiste du nom de Guillaume Manchon, le valeureux Jean Dunois, alias le « bâtard d’Orléans », le peintre Jean Fouquet et, en dépit de son manque de grandeur d’âme, le roi lui-même. Michel Bernard suggère que c’est à travers le souvenir d’Agnès Sorel, sa favorite à la défunte beauté, que Charles VII se laisse convaincre d’ordonner une enquête sur l’inique procès de 1431.

Les livres de Michel Bernard n’ont pas le côté pesant et solennels de certains romans historiques. Ils sont intimes et personnels, sans pour autant tordre les faits afin qu’ils se conforment à l’imagination de l’auteur. Celui-ci cherche à s’approcher au plus près de ce que pouvait penser et ressentir la jeune fille dont on a fait une légende, un étendard, un mythe.

Il y a aussi dans ces deux livres un immense plaisir à battre la campagne d’une saison à l’autre, à entendre ces noms de cités devenues des villes très moyennes, à observer les paysages et les aspérités des anciennes provinces : Lorraine, Val-de-Loire, Vexin… On respire avec Jeanne et ses compagnons d’armes l’odeur de la terre de France. Sans doute cette France moyenâgeuse est-elle rêvée, fantasmée. Mais on y est transporté. Et si l’auteur alimente le roman national, c’est davantage par ce biais que par le récit des batailles, circonstancié mais jamais inutilement épique.

Pas plus que ses devanciers, Michel Bernard ne perce le mystère de Jeanne d’Arc et des voix qui enjoignirent à une jeune fille de modeste condition de se rendre auprès du dauphin, pour le faire roi à Reims et l’aider à libérer son royaume. Là n’est d’ailleurs pas son propos. Le sien est de rendre humaine, et proche, la figure emprisonnée dans les statuettes en armure brandissant un drapeau à fleur de lys dans le silence des églises, ou cachée derrière la figure folklorique qu’Orléans fête chaque année, quand vient le mois de mai.

Le Bon cœur, La Petite Vermillon, 262 pages, 7,30 €.
Le Bon Sens, La Table Ronde, 196 pages, 20 €.

Philippe Brenot, journaliste.

Un document: parmi tous ceux qui voulurent récupérer la figure populaire de Jeanne d'Arc, les républicains francs-maçons furent nombreux.
Ils défilent ainsi en 1907 à Orléans: 

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