Billet de blog 15 juil. 2021

Pourquoi il faut arrêter de comparer la campagne de vaccination à la Shoah

Certain·e·s abonné·e·s sont choqué·e·s par les comparaisons entre vaccination et Holocauste, et nous alertent, ce qui mène à des dé-publications systématiquement mal comprises. C’est pourquoi nous allons vous exposer notre ligne concernant ces décisions de modération.

Ana Ferrer
Equipe Modération
Journaliste à Mediapart

Depuis le début de la crise du Covid, nous pouvons lire dans les fils de commentaires des contributions comparant la pandémie et la vaccination à la Shoah : « Le Covid a été créé pour tuer une partie de la population », « l’épidémie de Covid est mal gérée pour se débarrasser des plus vieux », « la campagne de vaccination a pour but de se débarrasser d’un maximum de personnes », « ceux qui ne sont pas vaccinés vont être persécutés comme les juifs pendant la guerre », « à quand un procès de Nuremberg pour le gouvernement français ? », « le pass sanitaire est la nouvelle étoile jaune ».
Certain·e·s abonné·e·s sont choqué·e·s par ces propos et nous alertent, ce qui mène à des dé-publications systématiquement mal comprises. C’est pourquoi nous allons vous exposer notre ligne concernant ces décisions de modération.

Reductio ad Hitlerum


Le point Godwin (recours systématique à une comparaison avec Hitler ou le nazisme) est largement atteint dans les discussions en ligne, peu importe le sujet abordé. Au-delà du fait qu’elle n’est souvent pas pertinente, cette tactique minore les horreurs de crimes contre l’humanité.

Cela relève souvent d’une forme de paresse intellectuelle : pas la peine de creuser le sujet initial, on sort la carte « nazisme » comme un joker qui est censé mettre fin à toute forme d’argumentation. 

Mais en comparant tout et n’importe quoi à l’Holocauste, on participe à la banalisation du génocide de 6 millions de juifs, de tziganes, d’homosexuels.
Comme souvent, les espaces de discussion sont un miroir des débats qui agitent la société. Il y a quelques mois, la commercialisation d’étoiles jaunes « non-vacciné » avait fait scandale aux États-Unis. Dans la foulée, une élue trumpiste avait comparé le passeport vaccinal au port de l’étoile jaune.

Il est bon de se rappeler que les personnes publiques qui utilisent cette rhétorique sont souvent des figures d’extrême droite qui n’en ont strictement rien à faire de l’antisémitisme, du racisme et de l’autoritarisme.

En lisant ces commentaires dans les espaces participatifs de Mediapart, nous voyons bien que les personnes qui usent du point Godwin ont souvent les meilleures intentions du monde. Elles veulent défendre nos libertés, mises en péril par une politique sécuritaire déjà bien installée depuis la lutte contre le terrorisme. Mais cela ne rend pas acceptables ces comparaisons pour autant. 

Sans s’en rendre compte, elles participent à une forme de négationnisme.

Ce billet est un appel à la décence


Non, la campagne de vaccination n’est pas comparable aux expériences de Mengele. Non, les personnes qui ne sont pas vaccinées ne vont pas se faire rafler pour être emmenées dans des camps de concentration. Non, derrière la mauvaise gestion de l’épidémie, il n’y a pas la volonté systématique de faire disparaître de la surface du globe les personnes d’une même religion ou origine.
Faire un parallèle entre l’étoile jaune et le passe vaccinal n’a aucun sens. Les personnes qui n’ont pas de passe vaccinal ne vont pas être privées de leur nationalité, de leurs droits civiques, de leur maison, de leur famille...
À ceux qui pensent que leur liberté d’expression est mise à mal, que l’on ne peut plus rien dire, voici la définition d’un génocide : 

Un génocide est un crime consistant en l’élimination concrète intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe national, ethnique ou encore religieux, en tant que tel, ce qui veut dire que des membres du groupe sont tués, brisés mentalement et physiquement, ou rendus incapables de procréer, en vue de rendre difficile ou impossible la vie du groupe ainsi réduit. Le génocide peut être perpétré par divers moyens, le plus répandu et le plus évident étant le meurtre collectif.

La situation politique en France est alarmante mais nous ne vivons pas une situation de génocide. Ces comparaisons toujours plus extrêmes sont symptomatiques de la polarisation des débats et des opinions. Enfermés dans nos bulles informationnelles, nous partageons des avis toujours plus tranchés et de moins en moins réconciliables avec les opinions opposées. Tout est préférable à l’indifférence d’un post sans réponse ou sans « j’aime ».
Il est possible de critiquer la gestion de la crise sanitaire sans faire appel à l’instrumentalisation et la relativisation du génocide contre les juifs, qui sont une insulte pour les familles des millions de personnes exterminées. 

Nos enquêtes sur la gestion de la crise du Covid

 
Macron décide, l’intendance suivra (ou pas)
Vaccination : Macron manie la carotte et le bâton
Une année de Covid-19 : les sept erreurs du pouvoir
Dossier. Vaccins : une course sans fin
Dossier. avec le covid 19, la crise sociale

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