«Je ne suis pas complotiste mais…»

Depuis le début de la crise sanitaire du Covid nous observons une flambée de propos associés à des théories complotistes. Un phénomène préoccupant que nous allons tenter de décortiquer.

Depuis le début de la crise sanitaire du Covid nous observons une flambée de propos associés à des théories complotistes.

Même des abonnés parmi les plus aguerris partagent des vidéos de chaînes obscures, des articles émanant de sites bien connus de la fachosphère, des blogs sans aucune information sur leurs auteurs.

Un phénomène préoccupant que nous allons tenter de décortiquer.

L’addiction peut être salée 

Pourquoi ce phénomène s’est-il accentué au mois de mars ? Une raison simple émerge : pendant le confinement nous étions désœuvrés et angoissés, les réseaux sociaux ont été un refuge. 

Les effets des réseaux sociaux sur le cerveau sont connus. Le principe du fil d’actualité qui propose des contenus toujours nouveaux, les notifications, la petite pastille rouge qui apparaît sur notre écran, provoquent une décharge de dopamine, l’hormone du plaisir et de l’addiction. 

Dans ce moment de stress, les réseaux sociaux nous ont occupé l’esprit et rendus un peu plus accros.

Télétravail et confinement font de Jack... Télétravail et confinement font de Jack...

Beaucoup de youtubeurs ont saisi leur chance de multiplier les vues et les abonnés. C’est ainsi que des chaînes consacrées au jardinage, à la spiritualité, au complot reptilien ou au sport ont commencé à traiter uniquement du Covid à partir de mars. Des personnes sans doute de bonne foi (mais avec un objectif financier en tête, les chaînes YouTube sont monétisées), aussi confuses que le reste du monde, ont commencé à affirmer des allégations, sans aucune expertise ou travail d’enquête. 

Et ces contenus sont devenus viraux à la vitesse de l’éclair.

Plusieurs raisons nichées dans notre psyché expliquent pourquoi nous cédons aux sirènes du complotisme.

Nous possédons tous un biais cognitif qui nous rend perméables à ces théories alternatives. Cette erreur de raisonnement s’appelle la pensée téléologique. Il s’agit de penser qu’il y a un objectif, une raison déterminant à l’avance la survenue des phénomènes.

C’est une façon de penser « à l’envers » moquée par Voltaire dans Candide : « Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. » 
Aussi nous cherchons une finalité, un dessein caché face à des événements aléatoires, par facilité mais aussi pour nous rassurer.

Si les fausses informations se propagent si facilement, c’est aussi parce qu’elles retiennent l’attention d’un plus grand nombre d’individus.
Selon une étude du magazine Science, les internautes ayant partagé ces informations ont exprimé des émotions fortes comme la peur, le dégoût et la surprise. Les fake news ne laissent pas indifférent.

Elles ont également été perçues comme plus « originales ». Complot mondial, injection de puces, traitement miracle : en se démarquant des informations rationnelles et banales, elles gagnent en capacité de diffusion.

Si c’est gratuit, vous êtes le produit

Vous êtes nombreux à vous méfier des réseaux sociaux mais les moteurs de recherche et les plateformes de vidéo fonctionnent sur exactement les mêmes principes.

Lorsque vous cherchez une information sur Internet, le résultat n’a rien de neutre ou d’anodin.
Vous utilisez un moteur de recherche ? Les résultats sont basés sur votre historique et votre position géographique.
YouTube et Google ne vivent que par la publicité. Le but des Gafam est de générer de l’argent et non de fournir une information sourcée et vérifiée. Cela paraît évident mais cela va mieux en le disant. 

La vidéo proposée à la fin du visionnage de mon premier choix sur YouTube n’arrive pas là par hasard. Elle est mise en avant pour me « captiver », me pousser à regarder une vidéo, puis une autre, et surtout les publicités qui les fractionnent. (C’est la notion de rabbit hole : descendre dans le terrier du lapin, métaphore inspirée par Alice au pays des merveillesVous décidez de chercher un contenu précis en ligne, et de clics en liens vous passez des heures à regarder des sites totalement étrangers à votre recherche première.)
Je « like » une vidéo qui explique que le Covid est un complot ? YouTube va me proposer une nuée de vidéos autour du thème du complot. Et je vais finir par croire qu’une information si largement partagée est forcément vraie et connue de tous. 

Nous nous confinons dans des bulles informationnelles, où seuls nos centres d’intérêt et opinions existent. Ces bulles nous enferment, radicalisent les points de vue et exacerbent les tensions.
Un effet de polarisation, qui se vérifie aussi dans les fils de commentaires, où les avis sont de plus en plus extrêmes, comme si les participants devenaient totalement irréconciliables.

"Marat by David revisited" © Djailledie "Marat by David revisited" © Djailledie

Pourquoi les plateformes ne suppriment-elles pas les fausses nouvelles ? Elles ne sont pas vraiment en capacité de le faire. Comment faire face à des millions d’informations partagées en flux continu ? 

Les algorithmes, des programmes informatiques, passent au peigne fin vos données pour essayer de deviner quel contenu pourra vous intéresser et quelle publicité vous fera acheter. 
Ils classent les résultats de recherche, génèrent les flux d’actualités, mettent en avant des contenus et censurent des propos indésirables.  
Un algorithme ne reconnaît pas le vrai du faux et pousse information vérifiée comme fausse nouvelle.
Or, comme nous l’avons vu plus haut, ces dernières ont une viralité beaucoup plus forte.

À titre d’exemple, les fausses informations sont 70 % plus susceptibles d’être partagées sur Twitter que les vraies. La fausse nouvelle fait visionner, partager et donc vendre. Et se retrouve ainsi à inonder le Web.
Après le scandale Cambridge Analytica, Facebook et Twitter ont mis en place des mesures pour limiter leur diffusion. Mais on peut se poser des questions sur la sincérité de cette démarche quand leur modèle économique repose sur la viralité…

Un abonné averti en vaut deux 

Maintenant que la théorie est posée, vous vous demandez quel est le rapport avec les commentaires sur Mediapart.
Depuis le mois de mars, les commentaires contenant des fausses nouvelles sont de plus en plus nombreux. Il y a eu un véritable pic pendant le confinement, un festival de posts Facebook et de vidéos YouTube de personnes n’ayant absolument aucune compétence médicale mais avec des solutions et des explications à revendre.

Nous l’observons encore sous chaque article traitant du Covid : la parole se divise entre ceux qui pensent que la pandémie est réelle et le masque utile, catalogués comme des naïfs qui se laissent manipuler, et ceux qui pensent qu’il s’agit d’un complot (avec différentes nuances, allant du complot orchestré par Bill Gates pour tuer 700 000 personnes ou par le gouvernement pour tester notre résistance, à la mise en place d’un « nouvel ordre mondial »), catalogués comme des complotistes délirants. 

Nous sachons Nous sachons

Attention, personne ne minimise la responsabilité du gouvernement dans cette défiance contre les informations officielles. Les injonctions contradictoires et mensonges (« ce n’est qu’une grippe » / « on va tous mourir », « On n’a pas de masques mais de toute façon ils ne servent à rien » / « achetez des masques et portez-les tout le temps », « les enfants ne sont pas contagieux » / « les enfants sont des vecteurs de contamination », etc.) ont semé la confusion et la défiance, créant ainsi un terreau fertile aux informations alternatives.   

La communauté scientifique était également divisée face à la pandémie, ce qui a ajouté de l’incertitude à l’anxiété. Si même les médecins ne pouvaient pas nous guérir, alors à quel saint se vouer ? C’est là que la pensée téléologique apparait. Et même les scientifiques connus ne sont pas à l’abri. Le professeur Luc Montagnier assure que le virus a été créé en laboratoire, théorie bien plus originale que celle d’un virus d’origine naturelle. Le professeur Henri Joyeux nous conseille de boire de l’eau chaude (« le liquide chaud dans la gorge fait que le virus s’il est présent rejoindra l’estomac dont l’acidité va le détruire »), solution magique et guérison rapide… de quoi faire proliférer les fake news.

Bibliographie rapide sur cette branche du complot Covid :

Recherche contre le Covid-19: la place de Bill Gates et des VIP interroge

Non, Bill Gates ne veut pas « tuer par les vaccins »

COVID-19 et 5G : des chercheurs montrent comment cette fake news s’est propagée dans le monde

Non, Bill Gates ne veut pas implanter une « puce » à toute l’humanité

L’utilisation prolongée d’un masque de protection ne peut pas « entraîner la mort »


À la limite, on restait dans des faits alternatifs « pragmatiques », mais une autre théorie venue des États-Unis connaît un succès exponentiel. 

La théorie complotiste QAnon existe depuis quatre ans. Mouvance d’extrême droite américaine, elle est digne d’une rencontre entre Dario Argento et Dan Brown : Une cabale de pédophiles-satanistes gère un réseau de trafic d’enfants (dans le but de les torturer pour extraire une hormone censée être la drogue la plus puissante du monde). Elle concerne des élites implantées dans le « deep state » ou État profond, État dans l’État qui manipulerait le pouvoir décisionnel. Et Donald Trump serait le seul rempart contre ce fléau. 

Je vous entends déjà dire : « Pas de ça chez nous ! Voyons, ici c’est Mediapart, les abonnés ne sont pas des lapins de deux semaines ! » Et pourtant….  

Edwy, si tu nous regardes ! Edwy, si tu nous regardes !

Nous dépublions toutes les semaines des commentaires prônant cette théorie, plus ou moins diluée.

Un bel opportuniste inspire à ces adeptes de raccrocher les wagons entre pédo-satanisme et Covid-19, il fallait y penser !
On pourrait en rire si ce n’était pas si grave.

Des chaînes YouTube affiliées à QAnon fleurissent en France, comme les DeQuodeurs (créée en avril, elle compte déjà 78 400 abonnés). Le site internet DisSept.com, « qui promet à ses lecteurs “de l’information vérifiée et vérifiable pour la guerre digitale que nous vivons”, a été créé en juin 2020. En moins de deux mois, il est passé dans le top 2 500 des sites les plus populaires en France ».

Aux États-Unis, un attentat a déjà été commis au nom de cette théorie du complot. 

Le 4 décembre 2016, un homme armé d’un fusil d’assaut s’introduit dans une pizzeria à Washington et tire plusieurs coups de feu, persuadé qu’un réseau de trafic humain se tient dans la cave.
Théorie largement alimentée pour discréditer Hillary Clinton, qui serait l’organisatrice de ce trafic, et qui n’est pas sans rappeler les théories antisémites qui prêtent aux juifs des mœurs dissolues. 
Problème : il n’y a pas de cave et le gérant ne vend pas de petites filles mais des pizzas.

Une fois de plus, on imagine mal comment ce genre de théories délirantes peut convaincre en France. Et pourtant…

La pizzeria vendait bien des pizzas La pizzeria vendait bien des pizzas

Les fakes news sont dangereuses et se propagent beaucoup plus que les faits vérifiés, il en va de la responsabilité de chacun pour les stopper.

L’équipe Modération vérifie a posteriori les liens et vidéos postés en commentaire. Les contenus qui promeuvent des fausses nouvelles sont dépubliés et la raison notifiée par mail à l’auteur.
Et ce n’est pas parce que vous avez été dépublié pour diffusion de fausses nouvelles que vous êtes un indécrottable complotiste (sauf si vous êtes le créateur du groupe Facebook « les platistes du 72 en force »). 

Nous avons tous le droit à l’erreur, mais gardez en tête que celles-ci peuvent être lourdes de conséquences.

Une fausse nouvelle partagée, des dizaines de nouvelles personnes verront un contenu dangereux (et des chatons trop mignons mourront à cause de vous).
Alors, s’il vous plaît, appliquez la même exigence envers un article de Martine Orange sur l’économie que sur une vidéo de Jean-Mi qui explique depuis son salon que Bill Gates veut implanter des puces 5G au monde entier ! 

Comment reconnaître une site peu fiable ?

Chercher les informations « qui sommes-nous ?» / « contact ». Retrouve-t-on le nom des journalistes / rédacteurs / auteurs ?

Faire une recherche sur les auteurs, existent-ils ? Sont-ils connus pour leur sérieux ? 

Passer en revue les articles / vidéos précédemment traités, quels sont les thèmes abordés ? Y a-t-il des sujets complotistes ? 

Existe-t-il d’autres sources de cette information ? Si oui, de quelle nature ?
N’hésitez pas à faire une recherche sur d’autres supports (documentaires, articles, livres). 

Vérifier la fiabilité du site et de l’auteur sur des sites comme :
https://www.conspiracywatch.info/
https://www.hoaxbuster.com/
https://www.newsguardtech.com/fr/ 

Être vigilant face à certains mots-clés utilisés pour étayer les théories du complot : nouvel ordre mondial, deep state, reptilien, pizzagate, pedo-satanisme, etc.

Vigilance face aux contenus diffusés sur le site FranceSoir, devenu la référence en terme de théories du complot Covid. Il s’agit d’une coquille vide, un site internet financé par la pub. Il porte le nom d’un journal mais aucun journaliste n’y travaille.

Pour aller plus loin

Dopamine
https://www.arte.tv/fr/videos/RC-017841/dopamine/

Sur la piste des « Super-Diffuseurs » européens de mésinformation sur le Covid-19 sur Twitter
https://www.newsguardtech.com/fr/twitter-superspreaders-europe/ 

Types, sources, and claims of Covid-19 misinformation
https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/types-sources-and-claims-covid-19-misinformation

Créationnisme et complotisme, tous deux liés à la pensée téléologique
https://www.pseudo-sciences.org/Creationnisme-et-complotisme-tous-deux-lies-a-la-pensee-teleologique
https://www.cell.com/current-biology/fulltext/S0960-9822(18)30863-7

Derrière nos écrans de fumée
https://www.netflix.com/fr/title/81254224

Brittany Kaiser réveille le scandale Cambridge Analytica
https://www.mediapart.fr/journal/international/100120/brittany-kaiser-reveille-le-scandale-cambridge-analytica

Sur le web français, une polarisation « en mille-feuille » des médias
https://larevuedesmedias.ina.fr/sur-le-web-francais-une-polarisation-en-mille-feuille-des-medias

Comprendre le mouvement QAnon pour mieux en parler à ses proches
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727900/mouvement-qanon-conspirationniste-complot-web-approche

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.