Entretiens de Montreuil du 5 février : Discours introductif de Dominique Voynet

Mesdames, Messieurs, chers amis,

 

Merci à vous d’être présents à l’occasion de la seconde séance des Entretiens, pour débattre de l’avenir de notre ville et au-delà, pour poser la question des spécificités d’un urbanisme écologique et populaire dans un contexte d’évolutions fortes de la métropole francilienne et de la première couronne de la capitale.

Vous l’aurez compris, les trois premiers thèmes, « la ville monde », « la mixité des populations » et « la nature en ville » tournent autour des mêmes enjeux.

Du point de vue des élus que nous sommes, ces enjeux pourraient aussi être formulés de la façon suivante : face à des tendances urbaines lourdes et présentées comme absolument implacables, la politique, pratiquée au niveau local, a-t-elle encore des marges de manœuvre ?

Le fantôme de la « gentrification » hante ainsi depuis longtemps le débat public local, et de manière vaguement taboue, l’interprétation du changement de municipalité il y a presque 3 ans. Il constitue une des questions majeures du projet de territoire pour notre nouvelle communauté d’agglomération Est ensemble. Il fait irruption aussi dans le débat métropolitain.

Il conviendra tout d’abord bien de s’entendre sur le constat, dans l’ensemble de ses aspects... Car au delà de la généralité du phénomène, nous sommes à Montreuil, pas aux portes de Sydney, San Francisco ou Buenos Aires... Et Montreuil n’est ni Levallois ni Boulogne.

Si j’insiste, ce n’est pas pour alimenter la mythologie locale selon laquelle Montreuil rien ne se passerait ici comme ailleurs, mais pour éviter la caricature à laquelle nous exposerait une analyse trop abstraite des évolutions en cours. Dit autrement : dans cette ville attractive, où le prix du foncier explose, les populations qui arrivent ici ne sont pourtant pas composées de gros bataillons de bourgeois nantis, voués à la spéculation et à l’entre soi. Elles ont leurs contraintes, leurs précarités et leurs contradictions. Elles ont surtout des aspirations, des envies, des compétences, des apports potentiels considérables, un imaginaire de l’avenir... Sans prise en compte de tout cela, il n’y a pas de projet pour notre ville.

 

 

Je le précise, parce qu’en vérité, le débat est vif sur cette question de la population optimale pour notre ville.

Quelque part et notamment à gauche, nous baignons dans le cliché sépia et dans le pathos sur la perte de la banlieue paradisiaque des années 50, quand ce n’est pas des années 30. Au fond c’était bien « avant » et maintenant c’est mal ; et si c’est devenu mal, c’est quelque part de la faute des nouveaux arrivants, ces « gentrificateurs envahisseurs ». qui ne comprendraient pas l’esprit et les valeurs de Montreuil.

C’est idéaliser bien des souffrances du passé, bien des difficultés liées à la cohabitation de l’usine et de l’habitat, aux pollutions de l’air ou de l’eau, aux taudis ou au déversement massif des boues d’épuration sur les murs à pêches.

C’est oublier bien des contradictions, y compris celles qui se faisaient jour quand déjà, les ouvriers et les employés venus de Paris pour habiter dans les nouveaux quartiers de logements sociaux, poussaient les indigènes (variantes : « les vieux montreuillois » ; « les montreuillois de souche ») leur imposaient de nouveaux usages de l’espace.

Pour notre part, nous ne partageons pas cette vision nostalgique, qui omet les tensions petit à petit surmontées. Il ne sera donc pas dit que nous accueillons à regret ou à reculons les nouveaux arrivants en général ou qu’ils seront considérés comme des intrus.

D’autant que les politiques antérieures qui prétendaient bâtir des barrages contre l’inondation n’ont fait à l’arrivée qu’entretenir la rareté de l’espace et accentuer les tendances les plus négatives : la spéculation, l’expulsion des pauvres, la destruction de l’habitat populaire, le dynamitage des finances communales... piétinant les valeurs qu’on prétendait défendre, préférant l’entassement de familles nombreuses dans des taudis ou des logements sociaux suroccupés à la construction de nouveaux logements pour ne pas provoquer d’appel d’air par exemple.

Alorsbien évidemment, c’est comme pour la mondialisation...

 

L’affichage clair d’une volonté d’ouvrir et d’une disponibilité pour accueillir ne signifie pas que les tendances à l’œuvre nous laissent béats et que nous soyons prêts à laisser faire n’importe quoi à n’importe qui et à n’importe quelles conditions.

Là est le débat...

C’est en fonction d’une certaine vision de la ville, d’une conviction profonde qu’il faut préserver ou reconquérir les équilibres démographiques, sociaux, écologiques à l’échelle de toute la métropole que nous agissons en permanence.

A l’aune de cette vision et des objectifs qu’elle implique, nous pouvons réexaminer l’efficacité des outils que nous mettons en œuvre pour les atteindre. Et dresser la liste des moyens d’action qui nous font défaut et qu’un changement de politique, absolument indispensable en 2012, rendrait assez vite opérationnels.

Notre projet urbain, décliné sur toute la ville, et qui s’inscrit dans le projet francilien d’aménagement porté par la Région, affiche clairement trois types d’objectifs :

Mixité des fonctions, Mixité des populations, mixité des usages...

Mixité des fonctions de la ville, cela signifie quartier par quartier un meilleur équilibre entre activités économiques et logements, et parmi les activités, moins de tertiaire de back office et davantage d’activités à haute valeur ajoutée, de Pme et d’artisans.

Mixité des groupes sociaux, cela signifie maintien du logement social, meilleure répartition des différents types de logements sur le territoire de toute la ville (Villiers 3 % - Gds Pêchers 80 %), mixité à l’échelle du quartier de l’ilot, et pourquoi pas de l’immeuble, maintien et intégration des habitats pour les populations spécifiques par exemple chez nous les tsiganes ou les foyers de migrants,

Mixité et variété des usages : cela signifie réforme et modernisation du service public local, et en particulier une extrême attention portée à la qualité de l’offre éducative, à une meilleure répartition de l’offre de santé sur tout le territoire, ouverture et adaptation de l’offre culturelle à ceux qui sont éloignés des institutions traditionnelles , diversité des commerces et des services.

La Mixité ce n’est pas la coexistence, ni la cohabitation : la magie de Montreuil, c’est quand les populations se mêlent vraiment et quand on lève un à un les obstacles qui font qu’elles ne se rencontrent pas.

A l’opposé des politiques de l’entre-soi, dont l’envers est constitué de la généralisation des dispositifs sécuritaires, notre action dans la ville vise ainsi tout à la fois à la fois à maintenir l’ouverture des ilots de logement sur l’extérieur, celle des espaces publics, à rééquilibrer les usages de la rue, à multiplier les espaces conviviaux et les moments de fêtes et de rencontres. C’est chaque fois un défi complexe (Fête des Lumières de Bel Air Grands Pêchers, avec une belle rencontre entre les bobos et les habitants ; Michto la Noue, avec des habitants qui observent sans participer)

Telle est notre stratégie urbaine.

Celle à partir de laquelle nous avons débattu du Plu, construit le projet des Hauts de Montreuil, établi notre stratégie de requalification du bas, défini le cadre de la négociation pied à pied de l’arrivée et du renforcement des transports de capacité.

(Besançon, Caen – plus petit Belfort, Chambéry ou Lorient)

Comme vous le savez, l’arrivée du tramway et de la ligne 11 dans le haut vient d’être confirmée par les décisions communes de la Région et de l’Etat et je ne peux que m’en réjouir.

Cette stratégie urbaine guide notre position équilibrée sur les hauteurs du bâti, sur la densification ou non des parcelles, sur les normes environnementales, sur la reconstitution du paysage et des continuités urbaines, qui seront au cœur de notre troisième séance sur « la nature en ville ».

Mesdames, messieurs, chers amis,

Nous avons absolument besoin sur toutes ces questions de regards extérieurs, de regards neufs, d’expérience et de fraîcheur.

Chacun sait que dans les transformations de nos villes dites de première ou de seconde couronne, se joue l’avenir de toute la métropole.

Etalement urbain ou maitrise de la dépense énergétique ? Réduction des fractures sociales territoriales ou explosion des coûts de police et du « tout sécuritaire » ?

Poursuite de la vampirisation de la richesse nationale par la rente foncière ou affectation d’une plus grande part de celle ci aux sécurités sociales et écologiques collectives ?

Il y a un rapport entre nos échanges et ceux qui se présentent dans un an à tout le pays.

Ca m’étonnerait qu’on l’oublie cet après midi.

Je vous demande d’avoir aussi une pensée pour Edwy Plenel, qui a du annuler sa participation en raison de la mort d’un ami cher. C’est d’Edouard Glissant qu’il s’agit. Ecrivain, poète, militant, il aimait la vie et partageait son plaisir avec générosité.

Je vous remercie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.