Billet de blog 18 févr. 2011

Entretiens de Montreuil du 5 février : Intervention d'Anaïs Collet

Entretiens de Montreuil
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« Montreuil, nid de bobos », titrait L’Express en 2006. Alors qu’à la fin des années 1990 encore, Montreuil apparaissait dans les média associée aux « problèmes des banlieues », depuis le début des années 2000 la presse locale et nationale diffuse l’image d’une ville qui serait devenue en quelques années une « terre promise » pour artistes parisiens, un Eldorado immobilier pour les familles de classes moyennes, voire un lieu de sortie branché ; un « 21ème arrondissement »1 en somme, que certains journaux vont jusqu’à comparer à TriBeCa ou à Berlin.

Si le phénomène de gentrification que les journalistes évoquent dans ces magazines est bien réel, il importe d’en évaluer l’ampleur et de le replacer parmi les différentes tendances qui affectent la ville de Montreuil et l’agglomération parisienne. C’est à une double tâche de description et d’explication de la gentrification du Bas Montreuil que je me suis livrée dans ma thèse2.

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La gentrification désigne un processus de changement à la fois social et urbain consécutif à l’arrivée d’habitants appartenant aux classes moyennes les plus diplômées et à leurs investissements multiples dans l’espace résidentiel : travaux de transformation dans les logements, investissements divers dans la vie locale… Inventé au début des années 1960 à propos d’un quartier central de Londres, le terme a ensuite permis de qualifier les changements apparus dans de nombreuses grandes villes des continents américain et européen (New York, Vancouver, Montréal, Lyon, Bruxelles, etc.). L’employer dans le cas d’une ville de banlieue est plus inédit, mais permet bien de décrire et de comprendre certaines des transformations en cours à Montreuil – et en tous cas à coup sûr dans le quartier du Bas Montreuil (sur lequel portent en réalité les articles de presse cités ci-dessus).

Entré en crise économique et démographique au milieu des années 1970, le Bas Montreuil voit sa population se renouveler fortement à partir des années 1980 : en 1990, 40 % des habitants du quartier n’habitaient pas là huit ans plus tôt ; en 1999, à nouveau, 40 % des habitants sont des nouveaux venus. Parmi ces nouveaux habitants, 45 % ont entre 25 et 39 ans et 20% ont moins de 15 ans : les familles avec enfants prédominent, contribuant à un rajeunissement du quartier. Ces nouveaux habitants diffèrent également par leur niveau moyen de diplôme : alors que les diplômés du supérieur représentent seulement 7 % de la population de 1982, ils forment un quart des nouveaux habitants des années 1980 et un tiers de ceux qui arrivent dans les années 1990. Au fil de ces arrivées et des départs et décès d’anciens habitants, le profil socioprofessionnel de la population change nettement : les cadres et professions intellectuelles supérieures, qui formaient 5 % des actifs en 1975, en représentent 16 % en 1990 et 27 % en 2006. Si les modifications induites par ces nouveaux habitants dans le paysage ne sont pas les plus visibles à cette période (on voit surtout apparaître de nouveaux logements sociaux et des bureaux), elles contribuent nettement à l’amélioration des logements anciens, qui gagnent en confort et en surface, ainsi qu’à la transformation d’anciens bâtiments industriels désaffectés.

Ce diagnostic d’une claire gentrification doit toutefois être nuancé. D’une part, la gentrification n’est pas le seul processus à l’œuvre : il ne faut pas négliger qu’en 1990 comme en 1999, la moitié des nouveaux habitants recensés appartiennent aux classes populaires (employés et ouvriers). Ceci peut s’expliquer à la fois par l’augmentation de l’offre de logements sociaux à destination de ménages d’employés ou de professions intermédiaires, et par la permanence d’un grand nombre de logements vétustes où sont souvent logés les migrants primo-arrivants. De fait, si les hauts revenus progressent dans le Bas Montreuil plus que dans le reste de la ville, les très bas revenus y sont aussi de plus en plus importants. Le quartier est ainsi l’un de ceux où les inégalités se creusent le plus au début des années 2000. Par ailleurs, les « gentrifieurs » eux-mêmes, au moins jusqu’à la fin des années 1990, ne peuvent pas être clairement assimilés aux classes supérieures : s’ils sont diplômés et exercent des professions qualifiées, ils ne sont ni très riches ni très stables dans l’emploi. Les professionnels de l’information, des arts et des média, qui exercent comme intermittents ou indépendants, sont particulièrement nombreux parmi les nouveaux habitants des années 1990.

De façon structurelle, la poussée de ces trentenaires exerçant des professions culturelles dans un quartier traditionnellement populaire n’est pas surprenante puisqu’elle s’inscrit dans un contexte de forte croissance de leurs effectifs : entre 1990 et 1999, l’emploi dans les professions culturelles a crû de +19% tandis que l’emploi global n’augmentait que de 4% et que l’emploi ouvrier diminuait. En même temps, ces trentenaires nés dans les années 1960 et 1970 connaissent une situation moins favorable que leurs aînés tant du point de vue de leurs revenus (Chauvel, 1998) que sur le marché immobilier, qui les conduit à devoir s’installer en banlieue.

A l’échelle des ménages, le « choix » de s’installer dans le Bas Montreuil résulte ainsi d’un arbitrage sous contrainte économique dont les principaux paramètres sont les suivants. Pour être bien insérés dans leur milieu professionnel, qui fonctionne largement par réseau, il leur faut rester près du centre de Paris. Ils cherchent en même temps une grande surface qui leur permettra à la fois de mener leur vie familiale et, bien souvent, d’y installer un espace de travail. Enfin, l’incertitude qui caractérise leurs métiers se traduit par des revenus pas forcément bas mais irréguliers, ainsi que par un emploi du temps plus souple que celui de travailleurs salariés. Or, le Bas Montreuil offre à proximité de Paris des vastes espaces aménageables par des gens qui, comme eux, peuvent dégager du temps pour réaliser d’importants travaux. La proximité par rapport à Paris, les prix relativement plus bas et le fait que le Bas Montreuil ne présente pas trop de symptômes médiatiquement associés aux « problèmes des banlieues » (notamment peu de construction des années 1960 sous forme de barres et de tours) sont les principaux éléments attractifs. Il faut y ajouter, jusqu’à la fin des années 1990 du moins, le caractère relativement « appropriable » de l’espace (ce que les gentrifieurs appellent souvent le « potentiel ») : caractère appropriable des locaux d’activité en friche, mais aussi de l’espace social (voisinage, écoles, tissu associatif), faiblement approprié par des groupes sociaux affaiblis (classes populaires vieillissantes) ou socialement dominés (immigrés récents en situations précaires).

Depuis la fin des années 1990, le phénomène s’est à la fois accéléré et diffusé dans le reste de la ville – du moins dans les quartiers où le logement social n’est pas prédominant, suggérant qu’une politique de lutte contre la gentrification, ou du moins d’équilibre du peuplement, peut efficacement passer par la construction de logements sociaux. Alors que la croissance des effectifs de cadres et professions intellectuelles supérieures était de +16% entre 1990 et 1999 dans le Bas Montreuil et de +4% dans le reste de la ville, elle est de + 53% entre 1999 et 2006 dans le Bas Montreuil comme dans le reste de la ville.

A nouveau, on peut distinguer plusieurs causes à cette évolution. Tout d’abord, les premiers « gentrifieurs » ont contribué à rendre le Bas Montreuil attractif pour les classes moyennes et supérieures : par leur simple présence d’abord, mais aussi en menant un véritable travail sur leur environnement (via des mobilisations associatives ou la production de nouvelles images sur le quartier, come celles que l’on retrouve dans la presse du début des années 2000). Ils ont aussi contribué à activer le marché immobilier local en y intégrant des biens autrefois peu valorisés et en les rendant désirables (locaux d’activité désaffectés transformés en loft, petites maisons ouvrières transformées). Parmi les facteurs exogènes, il est certain que la croissance vertigineuse du niveau des prix sur le marché immobilier parisien contribue fortement à ce phénomène. Mais il faut également avoir à l’esprit les transformations structurelles de la population francilienne : entre 1999 et 2007, pour une croissance globale du nombre d’actifs de 8 %, les cadres et professions intellectuelles supérieures en Ile-de-France ont crû de + 31 % et les professions intermédiaires de + 14 %, tandis que les effectifs des classes populaires régressaient légèrement (- 2 % pour les employés et les ouvriers)3.

Pour en savoir plus :

Anaïs Collet, Générations de classes moyennes et travail de gentrification. Changement social et changement urbain dans le Bas Montreuil et à la Croix-Rousse, 1975-2005, Thèse de doctorat, Université Lyon 2 - Lumière, 2010

Très prochainement en ligne à la page :

http://theses.univ-lyon2.fr/

1 L’expression apparaît dans plusieurs journaux, par exemple Zurban qui titre « Montreuil. L’irrésistible ascension du « 21ème arrondissement » de Paris » (Zurban, 14-20 mai 2003, n° 142, p. 20-23) ou encore Elle,où l’on peut lire :« Le 21e arrondissement de Paris existe déjà. A l’Est. Montreuil en est la pépite qui, après avoir vu ses usines abandonnées investies par une cohorte d’artistes désargentés, accueille désormais les urbains en rupture de bitume » (« Derrière le périph’, le 21e arrondissement de Paris », Elle, 5 mai 2000, p. 239-244).

2 Anaïs Collet, Générations de classes moyennes et travail de gentrification. Changement social et changement urbain dans le Bas Montreuil et à la Croix-Rousse, 1975-2005, Thèse de doctorat de sociologie, Université Lyon 2 -Lumière, 2010.

3 A l’échelle de la France entière, la croissance des cadres et professions intellectuelles supérieures est encore plus rapide : elle est de + 34 % en huit ans. La croissance globale des actifs est de + 9 %, celle des professions intermédiaires est de + 20 %, celle des employés et ouvriers de + 3 % (source : Insee).

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