Billet de blog 18 févr. 2011

Entretiens de Montreuil du 5 février : Intervention de Pierre Mansat

Entretiens de Montreuil
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La gentrification est une notion sociale et spatiale. Elle est à ce titre porteuse d’enjeux politiques et interpelle les élus.

Ce phénomène, étudié de façon relativement récente pour le cas parisien, revêt des formes multiples. Il s’agit par ailleurs d’un processus qui s’étend, ayant d’abord touché Paris intra muros, en particulier ses beaux quartiers, puis les quartiers périphériques nord et est, et de façon concomitante la 1ère couronne, au-delà du périphérique. La gentrification est donc une question métropolitaine et appelle ainsi une réponse collective : puisqu’elle met en jeu différents territoires et interroge sous un angle nouveau les rapports entre centre et périphérie, la gentrification mérite d’être traitée de façon globale et appelle au dialogue des acteurs politiques entre eux. Les mesures individuelles ne constituent plus une réponse suffisante et ne peuvent traiter le problème qu’à la marge.

1. Le nouveau visage de la gentrification.

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Dès les années 90, (Préteceille, 2007) on constate une extension du front de gentrification en 1ère couronne à proximité des nouvelles centralités issus de la gentrification parisienne. Jusqu’alors, le processus de gentrification touchait essentiellement Paris intra muros, au départ dans les quartiers centraux, puis de manière plus récente, dans les quartiers périphériques du nord et de l’est. Les nouveaux gentrifieurs vont de plus en plus loin en fonction de leurs moyens, et sortent de la capitale pour s’installer en proche banlieue. Cela s’explique par le caractère cumulatif de la gentrification : l’intensité de l’embourgeoisement de la population augmente avec la mobilité des ménages gentrifieurs qui, en partant ailleurs, laissent derrière eux des logements réhabilités dont le prix a considérablement augmenté ; ceux-ci peuvent alors être rachetés par des ménages plus aisés, et les nouveaux ménages en quête de logement cherchent de plus en plus loin et donc, au-delà du périphérique.

Ce phénomène ne peut laisser indifférent Paris dont l’attractivité et la centralité historiques ont eu des conséquences pour ses voisins. Devenus de manière récente des territoires d’accueil pour les classes moyennes émergentes, les « banlieues » parisiennes connaissent aujourd’hui des bouleversements de leur structure socio-spatiale, au détriment le plus souvent des classes populaires. Mais dans le même temps, ce processus de gentrification participe à la recomposition des centralités métropolitaines qui contrebalancent la suprématie historique de la capitale et permettent d’une certaine façon, de faire métropole.

La gentrification est donc un processus complexe, dont les acteurs politiques doivent avoir conscience. Elle entretient des rapports étroits et ambigus avec les notions de mixité et de ségrégation, puisqu’elle est à la fois facteur de mixité (arrivée de classes moyennes et supérieures dans des quartiers populaires), si tant est qu’elle est limitée quantitativement, mais aussi risque de ségrégation, puisqu’ étant principalement motivée par des raisons financières, la gentrification est souvent à l’origine de mécanisme d’entre-soi.

Lutter contre le risque de ségrégation

La motivation première des gentrifieurs reste l’opportunité financière de pouvoir se loger, en particulier pour les jeunes ménages ou les artistes en quête de locaux spacieux (Clerval, 2008), plus que le goût pour la mixité, argument mobilisé par les acteurs de la gentrification a posteriori et credo de la puissance publique.

Pour autant, l’argument de la mixité est très présent dans le discours des gentrifieurs. Il s’agit en fait d’une justification qui masque descontraintes financières. Mobilisant l’argument de la mixité, les pratiques des gentrifieurs sont en fait souvent en décalage avec leur discours : on constate ainsi des mécanismes de reproduction d’une sociabilité de l’entre soi. L’exemple de la scolarisation des enfants de ces ménages de classes moyennes ou supérieures, qui se traduit par un évitement scolaire, est emblématique de ce point de vue (Oberti, 2007).

Il y a en réalité une interaction limitée avec la population locale sur laquelle les pouvoirs publics peuvent agir : le débat sur la carte scolaire et son assouplissement témoigne de cette capacité à agir, pour le moins complexe. Ainsi, au nom d’un principe qui masque des impératifs financiers, la gentrification a souvent plus à voir avec la ségrégation. Les pouvoirs publics peuvent agir sur cela, par des mesures fortes. Ils peuvent favoriser la mixité, mais doivent également veiller à son effectivité. Ce discours des acteurs sur eux-mêmes doit donc être interpellé par la puissance publique, pour agir qualitativement sur la gentrification qui devient problématique lorsqu’elle se traduit par de la ségrégation.

Favoriser la mixité

En amont, il est possible de limiter quantitativement le processus de gentrification : la Ville de Paris, à son niveau, doit trouver le moyen de mettre un terme à l’hémorragie de ses classes moyennes, en agissant par exemple sur le logement : diversification de l’offre, encadrement des loyers…

Paris a une politique volontariste en matière de logement : le Maire a émis vœu pour l’année 2011 pour l’encadrement des loyers, afin que la hausse dans le secteur privé soit maîtrisée. Elle s’investit également dans la production de logements sociaux qui concerne 6000 logements par an dans la capitale. Cela peut constituer une réponse partielle à la forte demande des classes moyennes qui ne peuvent pratiquement plus se loger dans la capitale que dans du logement social. Mais seule une partie de ces logements sont de la construction neuve (2 000 environ), le reste étant de la transformation de logements anciens en logement social. Paris est extrêmement limité par la place et le foncier dont elle dispose. Or, selon A. Clerval, le logement social ne constitue pas un frein réel à la gentrification, à moins de représenter plus de la moitié du parc de logements

Si la Ville doit se donner tous les moyens dont elle dispose, elle ne pourra apporter seule une solution à la gentrification

Il y a donc nécessité à aborder la question sous l’angle métropolitain :

La Ville de Paris ne pourra donc pas régler à elle seule la question du logement. Il doit y avoir une vision et une action métropolitaine pour le logement, en particulier sur l’offre de logement à destination des classes moyennes qui fait actuellement défaut.

Pour cela, une Programme métropolitain de l’habitat, pourrait être élaboré au sein par exemple de Paris métropole. Ce programme permettrait de déterminer où se situent réellement les besoins mais également de mieux qualifier la nature des produits à développer suivant les territoires. Car s’il est nécessaire de construire tous types de logements en Ile-de-France pour détendre le marché, il convient également de mieux qualifier la nature des produits à développer.

La question de la gentrification appelle donc à une rationalisation et à une territorialisation des objectifs de production de logement, fixés par la loi du Grand Paris (70 000 logements par an en Ile de France). Mais il n’est pas possible que ces objectifs soient fixés par l’Etat. Ce sont les élus métropolitains qui doivent ensemble apporter une réponse cohérente à la problématique du logement, à l’origine du processus croissant de gentrification et de ses conséquences pour les classes les plus populaires.

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