Les journaux meurent aussi

Le Monde est menacé. Ses dettes sont abyssales, il doit rembourser des dizaines de millions d'euros avant la fin de l'année. Deux groupes financiers ont fait une offre de rachat, les journalistes et le personnel du journal se mobilisent, les abonnés et les lecteurs s'inquiètent.

Le Monde est menacé. Ses dettes sont abyssales, il doit rembourser des dizaines de millions d'euros avant la fin de l'année. Deux groupes financiers ont fait une offre de rachat, les journalistes et le personnel du journal se mobilisent, les abonnés et les lecteurs s'inquiètent. Le président de la République s'en mêle et convoque le directeur pour le mettre en garde - selon les médias - sur le choix des financiers qui pourraient reprendre le quotidien et ses publications.

 

Pourquoi cette agitation ? Parce que Le Monde n'est pas tout à fait un journal comme les autres. Le quotidien a été créé, à la Libération, par la volonté du général de Gaulle, qui en a confié les clefs et les moyens à Hubert Beuve-Méry, un des journalistes les plus respectés de France. Mais aussi parce que Le Monde a une particularité unique : à la différence des autres quotidiens nationaux, tous contrôlés par des groupes financiers, la majorité du capital est entre les mains des journalistes et du personnel. Ce contrôle financier a longtemps été le garant de l'indépendance du Monde. Mais il a aussi été la cause de sa dérive financière. C'est un journaliste, Jean-Marie Colombani, lorsqu'il a dirigé le journal, qui a plongé le Monde dans un océan de dettes,en voulant acquérir d'autres publications grâce à des emprunts.

 

En trente ans de journalisme en Suisse, j'ai été témoin de la mort de trois quotidiens. A chaque fois, ce sont les finances qui ont coulé le journal. Je dois préciser que je n'y suis pour rien : deux quotidiens, La Gazette de Lausanne et le Journal de Genève sont morts après mon départ et je n'ai jamais travaillé pour le troisième, La Suisse. Ce n'étaient pasde petits journaux, mais des piliers de la presse suisse francophone.

 

La Suisse a été un quotidien populaire à Genève, créé en 1898. Sa première édition spéciale a été lancée lors de l'assassinat de l'impératrice d'Autriche "Sissi" , le 11 septembre 1898. En 1962, son tirage atteignait 100 000 exemplaires, pour une ville de 250 000 habitants. Mais sa concurrence avec l'autre grand quotidien genevois, La Tribune de Genève, lui a été fatale. Le petit-fils de son fondateur, un brillant juriste un peu mégalomane, s'est lancé à corps perdu dans le MInitel, qui n'a jamais marché en Suisse, et dans la radio commerciale. Ses pertes financières ont conduit La Suisse à sa chute, en 1994.

 

La Gazette de Lausanne était un quotidien créé en 1798 qui a paru jusqu'en 1991. Il défendait les thèses du parti libéral, proche des milieux d'affaires. Son supplément littéraire était le principal organe d'information culturelle en Suisse romande entre 1949 et 1972. La Gazette fut absorbée en 1991 par le Journal de Genève, son concurrent genevois proche des milieux financiers. A son tour, le Journal de Genève, où j'ai fait mes premières armes de journaliste, fusionna en 1998 avec un autre quotidien pour donner naissance au quotidien Le Temps. Le Journal de Genève a paru pour la première fois en 1826 comme journal d'opinion de droite, qui militait pour le libéralisme "à visage humain", pour le suffrage universel et la liberté de la presse - une position pas très courante au début du XIXe siècle pour un journal de droite ! Pendant la Seconde guerre mondiale, les chroniques de son directeur, René Payot, ont valu au Journal une renommée internationale, notamment en France. Le Journal était soutenu par les milieux d'affaires, le parti libéral et les banques privées genevoises. Quand la rédaction commença à prendre des positions critiques sur le plan politique et économique, les banquiers privées retirèrent leur appui financier. On ne mord pas la main qui signe le chèque !

 

La leçon de l'histoire des ces trois quotidiens nés au XIXe siècle est lumineuse : les partis de droite et le patronat acceptent de soutenir des journaux qui perdent de l'argent tant qu'ils y trouvent une tribune pour défendre leurs intérêts. Dès que les journalistes se montrent indépendants et critiques, le soutien financier est retiré. Comme le disait cyniquement un banquier privé genevois : "On ne va quand pas payer le salaire des journalistes qui vous crachent à la figure !"

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