Entre l'Algérie et la France, les mémoires à vif

«Etonnant paradoxe de cette guerre d’Algérie : les mémoires ne s’apaisent pas avec le temps alors que, dans d’autres conflits, on craint la disparition de la mémoire.» Mediapart publie la contribution de Danielle Michel-Chich, auteur de la Lettre à Zohra D., au colloque qui s'est tenu samedi 30 juin au Sénat sous l'intitulé “ Algérie-France: comprendre le passé pour mieux construire l'avenir ”.

«Etonnant paradoxe de cette guerre d’Algérie : les mémoires ne s’apaisent pas avec le temps alors que, dans d’autres conflits, on craint la disparition de la mémoire.» Mediapart publie la contribution de Danielle Michel-Chich, auteur de la Lettre à Zohra D., au colloque qui s'est tenu samedi 30 juin au Sénat sous l'intitulé “ Algérie-France: comprendre le passé pour mieux construire l'avenir ”.


 

Comment réconcilier les mémoires? Un titre que j’aime car il englobe non seulement les mémoires catégorielles, éclatées (celle des appelés, celle des harkis, celle des moudjahidin, celle des femmes aussi…) mais aussi, hélas, les mémoires parallèles, qui par définition ne se rencontrent pas. Vouloir les « réconcilier »  signifie qu’elles ne se contentent pas de s’ignorer mais qu’elles s’écoutent.

Où ma mémoire personnelle a-t-elle sa place dans cette problématique ?

La mémoire est désormais objet d’histoire, on la « construit » et on a convié pour cela à ce colloque ses bâtisseurs que sont les historiens, les sociologues et les chercheurs, dont je ne fais pas partie. Moi, je suis un “ témoin ” : je raconte, dans une lettre adressée à la personne qui a posé la bombe du Milk Bar sur laquelle j’ai sauté, ce que moi, qui y ai perdu ma grand-mère et une jambe, j’ai fait de cette histoire.

Mais je pense être plus qu’un fournisseur de matière pour l’historien. Je suis moi-même une mémoire, et une mémoire vivante.

A ce titre, je contribue à la construction d’une mémoire collective et souhaite analyser ici ce que les autres en font.

Depuis la parution de ma Lettre à Zohra D. (1) en février dernier, j’ai eu l’occasion d’en parler devant de nombreux auditoires, dans des émissions de télévision, des débats. Les réactions suscitées sont surprenantes : elles témoignent de tout ce que la mémoire de cette période n’est pas – ou plutôt de tout ce qu’elle est encore.

Je pensais, avec une naïveté que je mesure aujourd’hui, que la mémoire était plus apaisée, qu’il existait désormais une possibilité de se parler de ce passé commun. Mais je me suis heurtée à une mémoire endolorie. En racontant cette histoire qui est la mienne, et qui s’inscrit de facto dans l’histoire de la guerre d’Algérie, j’ai eu l’impression de gratter des plaies encore à vif ; j’ai provoqué de l’émotion, certes, et de l’empathie, mais aussi de la gêne, de l’incompréhension, du rejet, et parfois même une certaine violence. 

Avant d’analyser ces réactions, et pour éviter toute polémique,  je voudrais rappeler la position fondamentale qui est la mienne – qui est développée dans mon livre et que je ne cesse de répéter.

Oui, la décolonisation était nécessaire et s’imposait, et je l’aurais sans nul doute soutenue si j’avais été en âge de le faire, mes engagements d’adulte en témoignent.

Non, je ne me pose pas en victime et je refuse ce terme qui enferme et qui empêche de vivre. Et quand j’écris à Zohra Drif ce que j’ai fait de ce qu’elle m’a fait, ce n’est ni un lamento, ni une accusation, juste un récit de comment j’ai réussi à faire du plus avec du moins. Mon livre, tout autant qu’il parle de la guerre d’Algérie, évoque surtout cela : ne pas se laisser dévorer, engloutir par l’histoire, par le passé, par le destin, par ce que d’autres vous imposent. De ce fait aussi, je considère avoir une mémoire “ libre ”, plus libre que ceux qui ont figé leur histoire personnelle et l’ont laissée être écrasée par la grande Histoire, et qui en ont fait leur “ fond de commerce ” pour y trouver fierté, justification et réconfort…

En me revendiquant ainsi en marge, et en me présentant non pas comme une “ actrice ” de l’histoire mais comme un sujet, je pense apporter un regard décalé. Trop souvent en effet, ce sont les acteurs, c’est-à-dire les militants des deux camps, qui “ gèrent ” cette mémoire. Moi qui suis ce que l’on pourrait appeler “ un dégât collatéral ”, je suis une mémoire forte, inscrite dans ma chair et dans la vie de ma famille.

Au miroir de ma mémoire, j’ai aperçu la mémoire des autres. Et ce que j’en ai vu montre qu’il subsiste encore des obstacles à l’écriture d’une mémoire commune.

J’ai recueilli des réactions de deux ordres : les réactions positives de ceux qui m’ont comprise, d’une part des historiens et d’autre part de tous ceux qui ont manifesté leur émotion, et notamment des Algériens qui m’ont écrit ou téléphoné d’Algérie après m’avoir vue, lue ou entendue dans les médias – ces réactions se reçoivent et s’entendent aisément; les réactions négatives, qui sont de deux types.

En premier lieu, ce que j’appellerais « la guerre continue » qui s’est exprimée dans le refus de m’entendre, d’entrer dans ma démarche. Lorsque je dis «nous voilà 50 ans après », j’entends apaisement et dialogue possible et nécessaire. J’ai d’ailleurs à l’esprit d’autres situations de par le monde, au Moyen-Orient par exemple, où des gens comme Izzeldin Abuelaïsh ou Nurit Peled ont des positions de rapprochement “ entre les camps ” comparables, malgré une meurtrissure personnelle. Mais beaucoup d’interlocuteurs m’ont renvoyée à 1956, à un enchaînement de violences et de décisions que je cite  dans mon livre (l’attentat de la rue de Thèbes qui a entraîné la riposte par l’attentat du Milk Bar). Ces réactions sont toujours dans la logique de la loi du Talion qui était appliquée à l’époque, de la règle funeste de cour de récréation. Cinquante années plus tard, il semble impossible pour certains de la dépasser.

Ma position m’a valu des réactions de haine – minoritaires, certes, mais franchement brutales, surtout de la part de ceux qui se veulent les gardiens d’une histoire pied-noire de l’Algérie française et qui me traitent de traîtresse : parce que je n’ai ni haine ni désir revanchard à l’égard de Zohra Drif, alors qu’ils pensent que mon trajet personnel m’en donne le droit et presque le devoir, je suis une traîtresse, à une cause, à un pays, à un passé, à une mémoire, à leurs souffrances et à leurs morts.  Encore une fois, cet extrémisme, qui dénote une incompréhension totale de ma position, est minoritaire mais il s’est manifesté.

Dans cette veine, certains Algériens m’ont dit ou écrit : « vous n’aviez qu’à rester chez vous et ne pas être chez nous », « vos parents n’avaient qu’à pas vous emmener dans un pays qui n’était pas le vôtre ». Nous entendons là une mémoire qui a peu évolué, à vif, qui se cantonne à un “ on refait le match ”, un “ non, je n’ai rien oublié ” répété en boucle. Ces gens ne sont pas dans un processus évolutif de la mémoire : pour eux, l’histoire commune s’est arrêtée au plus tard en 1962. C’est un très mauvais point de départ qui refuse la légitimité même d’une mémoire de l’autre.

Le deuxième type de réactions, de loin plus fréquentes, relève de ce que j’appellerais « la concurrence des mémoires », qui consiste à me renvoyer aux victimes de l’autre camp. « Vous avez souffert, mais nous avons souffert plus que vous. » J’ai eu droit à des décomptes macabres du nombre de morts ; la dame qui m’a expliqué qu’elle avait dans sa famille quelqu’un de « plus amputé que moi » m’a fait sourire... Cette réaction est d’autant plus troublante que précisément, je ne demande de comptes à personne. C’est aux historiens de faire le compte des morts ; nous, nous ne pouvons que respecter ceux des deux camps.

Là encore plus, j’ai ressenti une sorte de découragement. Si même cette voix qui est la mienne, qui refuse le terme de victime et de bourreau, et ouvre le dialogue directement avec l’auteure de l’acte qui l’a blessée, déclenche ainsi des échos négatifs et figés, c’est que les passions sont encore trop vives pour que, simplement, on accepte d’écouter la mémoire de l’autre.

J’ai conscience qu’il s’agit là d’une expérience personnelle et singulière, et que beaucoup d’autres bonnes volontés s’expriment. Mais la bonne volonté suffit-elle ? Et surtout quand la volonté politique pourra-t-elle s’y substituer ?

Ces réflexions m’amènent à ce dont je voulais faire mon sujet initial : comment cette lettre à Zohra Drif peut-elle servir la mémoire ?

J’avais pensé que, si nous pouvions parler, non pas d’une seule voix bien sûr, mais de deux voix qui se rejoignent, cela aurait une portée symbolique et mémorielle.

Mon propos était de m’adresser à Zohra Drif non pas en termes politiques mais en termes moraux, et d’amorcer un dialogue sur le terrorisme, comme l’avait voulu Camus dans Les Justes.

Je dirai simplement que cela a été un échec. Mme Drif n’étant pas présente à ce colloque, il serait peu correct et inutile d’épiloguer.

Mais j’ai appris dans cette entreprise qu’il ne faut être ni trop ambitieux, ni trop naïf sur les obstacles qui existent tant dans les esprits que sur le plan officiel. Il est clairement difficile de progresser dans la mémoire quand on se heurte au politique. Or dès lors qu’il s’agit d’une guerre, d’une déchirure nationale, le politique ne peut être ignoré. Peut-être, bien que 50 ans après, est-il trop tôt ? Le politique n’y a peut-être pas encore intérêt…

Le temps, on le voit, nous joue des tours.

Dans ce que j’ai dit de cette guerre qui se poursuit dans les têtes, de ces passions toujours aussi vives, de la dimension politique qui n’œuvre peut-être pas à un déblocage, je me suis heurtée au fond à une sorte d’anomalie dans le statut de ce qui est la matière même de la mémoire : le temps. Etonnant paradoxe de cette guerre d’Algérie : les mémoires ne s’apaisent pas avec le temps alors que, dans d’autres conflits, on craint la disparition de la mémoire.

Pour certains, le temps s’est arrêté  et la mémoire a fait un arrêt sur image, en 1957 ou en 1962. Pour d’autres, le temps s’est étiré lentement mais le souvenir ne s’est pas bonifié en vieillissant, comme on s’y attendrait. Surtout, il m’a semblé que des deux côtés de la Méditerranée, le temps de l’histoire n’avait pas eu le même rythme.

Le temps des Français a d’abord été celui d’un long oubli ou d’un refus crispé du passé ; puis ils ont tourné leurs regards ailleurs. Et désormais, la France est entrée dans le temps du repentir – à propos non pas seulement de l’Algérie, mais de la colonisation en général et s’autorise enfin à dénoncer la torture.

 L’Algérie quant à elle, pour ce que j’en connais, a d’abord tiré sa force de son histoire pour construire un nationalisme vibrant, comme souvent après les guerres victorieuses. Cette histoire est devenue consubstantielle à l’État et à sa légitimité : dès lors peut-être les mémoires individuelles ont-elle été étouffées, ou aspirées par la mémoire officielle ?

Mon sentiment est aussi que différents groupes vivent des temps de la mémoire trop différents. Il est difficile de réconcilier des mémoires qui ne progressent pas au même rythme.

Il y a de toute évidence des mémoires plurielles. Comment donc élaborer une mémoire commune ? Elles restent trop rigides et trop parallèles, parce que trop sûres et souvent trop fières d’elles.

Moi, je les voudrais plus modestes, moins endolories aussi, et donc plus sinueuses, de sorte que les lignes, sans jamais s’épouser, puissent au moins, de temps en temps, se croiser.

Je suis désolée de mettre ainsi un bémol au projet de réconciliation des mémoires. Mais à titre personnel, je reste profondément engagée dans cette (re)construction, et très optimiste quant à cet objectif… à plus ou moins long terme !

(1) Lettre à Zohra D., Flammarion (2012), 12 €.

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