S'inquiéter pour la pratique du journalisme en France?

Un juge a effectué une perquisition dans les locaux de l'Agence TAC Presse qui avait réalisé le documentaire sur la Martinique qui avait provoqué de fortes réactions sur place lors de sa diffusion par Canal+. Une autre journaliste de l'agence doit être jugée pour avoir filmé des automutilations...

Nicolas Valode, producteur associé de TAC Presse, s'inquiète de ne devoir plus traiter que les trains qui arrivent à l'heure pour ne pas avoir à subir les foudres judiciaires.

 

L'agence de presse audiovisuelle TAC Presse se retrouve ces derniers jours confrontée à des pratiques judiciaires pour le moins inquiétantes : d'abord, une de ses journalistes, alors qu'elle exerçait légitimement sa profession, est renvoyée devant le tribunal correctionnel, ensuite, une perquisition est menée dans les locaux de l'agence pour saisir les rushes d'un autre reportage.

 

La conjonction de ces deux événements a de quoi surprendre. Car il s'agit de deux affaires judiciaires distinctes qui frappent une agence de presse coup sur coup, suite à la diffusion de deux de ses films d'investigation, qui n'ont en commun que la seule volonté d'informer sur des réalités dérangeantes. Que faut-il déduire de ces deux événements ? Révèlent-ils un climat propice à la remise en cause de l'indépendance journalistique ? Comme ces deux affaires le soulignent, aujourd'hui, certains juges et certains policiers n'hésitent plus à agir en contradiction avec des principes essentiels d'une société démocratique, en particulier la liberté de l'information.

 

Hier, le 2 mars 2009 à 14h30, un juge d'instruction, accompagné de quatre policiers, s'est rendu au siège de l'agence de presse audiovisuelle TAC Presse pour y opérer une perquisition afin que lui soit remise la totalité des rushes du film de Romain Bolzinger « les derniers maîtres de la Martinique », diffusé le 30 janvier 2009 dans l'émission Spécial Investigation sur Canal Plus.


Ce reportage, consacré au pouvoir économique des Békés, les descendants des colons en Martinique, a suscité après sa diffusion de nombreuses réactions, notamment à propos de l'interview d'Alain Huygues-Despointes, un entrepreneur béké, qui y exprime son rejet du métissage en des termes particulièrement choquants. Pour répondre à l'émotion générale, le parquet de Fort-de-France a ouvert le 9 février dernier une information judiciaire pour «apologie de crime contre l'humanité et incitation à la haine raciale». C'est dans ce cadre que les enquêteurs présents hier lors de la perquisition à Tac Presse ont exigé de récupérer les cassettes de rushes de ce film. Refuser de livrer ces pièces, c'est à en croire les enquêteurs, prendre le risque d'être poursuivi pour complicité.

 

Pourtant, répondre favorablement à cette demande pose un vrai problème. Car communiquer de tels documents vidéos non diffusés, outre le précédent que cela constituerait, ne pourrait que conduire à ruiner la crédibilité des journalistes et notamment des journalistes d'investigation quand, fidèles à leur devoir d'information publique, ils cherchent à avoir accès à des informations dissimulées ou qui peuvent être compromettantes. C'est le sens d'ailleurs des décisions rendues régulièrement par la Cour Européenne des Droits de l'Homme. Une question de principe donc, notamment pour assurer la sécurité et la confidentialité des témoins susceptibles d'être mis en danger. Comment garantir l'anonymat d'une source d'information si le journaliste est contraint de se transformer après la diffusion de son reportage en auxiliaire de police ?

 

Même si le droit français reste encore très flou en matière d'indépendance de la presse et moins protecteur que la plupart de nos voisins européens, la plupart des journalistes français considèrent légitimement que remettre au juge les rushs d'un film, ou les carnets d'enquête, est contraire aux principes de notre métier.

 

Hier, lors de la perquisition, les enquêteurs sont finalement repartis deux heures plus tard sans rien emporter, l'agence Tac Presse n'ayant pas conservé les rushes de ce film.

 

Faut-il pour autant rappeler, alors que de plus en plus de juges n'hésitent plus à perquisitionner des entreprises de presse, que la protection du secret, de façon générale, est indispensable pour l'exercice d'un certain nombre de professions comme notamment les avocats et les journalistes ? Elle est même une condition du fonctionnement normal d'une démocratie moderne.

 

Une seconde affaire concernant l'agence Tac Presse remet en cause encore plus fortement l'exercice de notre profession. Un cas inédit dans les annales judiciaires qui risque de criminaliser l'investigation journalistique.

 

Dans quelques jours, plus exactement le 23 mars 2009 à 8H30, la journaliste Isabelle Cottenceau sera jugée par la 5e chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Toulouse pour des faits de complicité de violences volontaires commises avec usage ou menace d'armes (crochets) et en réunion. Ce délit, qui fait froid dans le dos, est passible de 5 ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. Mais qu'a bien pu faire cette journaliste pour risquer une telle peine ?

 

En fait, il est reproché à Isabelle Cottenceau d'avoir tourné, pour l'agence TAC Presse et l'émission Zone Interdite sur M6, des images d'un jeune homme ayant décidé quelques semaines avant son 18e anniversaire de procéder à une « suspension » (une pratique consistant à se faire suspendre par des points d'ancrage à même le corps).
Ce reportage, consacré aux percings, tatouages et modifications corporelles, a été diffusé le 8 octobre 2006 dans l'émission Zone Interdite sur M6. Loin de relever d'une quelconque complaisance à l'égard de la pratique de la « suspension », il consistait précisément à en dénoncer les dangers et à porter à la connaissance du public ce type de comportement extrême. Les images de la suspension elle-même n'ont d'ailleurs pas été diffusées. Isabelle Cottenceau ne faisait ainsi qu'exercer sa profession de journaliste, c'est-à-dire informer y compris sur des sujets qui dérangent.

 

L'attitude du parquet de Toulouse qui s'est saisi de cette affaire et la décision du magistrat instructeur de la poursuivre pour des tels faits est en totale contradiction avec les nécessités d'information du public. C'est un fâcheux précédent car envoyer Isabelle Cottenceau devant un tribunal correctionnel pour l'exercice de sa profession sur le fondement d'un délit de droit commun, c'est du coup le cœur même du journalisme qui est attaqué. Car, sur ce même principe, il pourrait dorénavant être reproché à n'importe quel journaliste de se rendre complice des faits qu'il dénonce dans ses reportages : comme d'avoir provoqué des violences urbaines en étant simplement présent sur une manifestation qui dégénère ou de complicité d'un délit, trafic de drogue ou sans-papiers, en le filmant. Avec cette logique, comment couvrir le Tour de France sans risquer d'être poursuivi pour complicité de dopage ? Rendre compte d'un confit armé sans risquer d'être poursuivi pour complicité de crime de guerre ? Cela pourrait prêter à rire. Mais le renvoi d'Isabelle Cottenceau devant le Tribunal correctionnel est très inquiétant. Non seulement parce que cette brillante journaliste vit mal le risque d'être condamnée pour avoir fait son métier en révélant l'existence d'une pratique répréhensible. Mais aussi parce que cette condamnation reviendrait ainsi à entraver gravement le rôle d'investigation de la presse et ne pourrait qu'induire des restrictions considérables à l'information, ne pouvant à terme que dissuader la presse d'enquêter sur des sujets délicats ou de montrer des réalités dérangeantes puisque risquant alors d'être poursuivi comme complice des faits évoqués.

 

Faudra t'il dorénavant conseiller aux journalistes de ne parler que des trains qui arrivent à l'heure ? Bien sur que non. Il faut plutot se rappeler de la vision du journalisme que livre Albert Londres dans son reportage Terre d'ébène en 1927, une enquête dérangeante où il dénonce les pratiques des colons français en Afrique : « Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

 

Nicolas Valode
Journaliste et producteur associé
TAC Presse

 

Pour votre information, des centaines de citoyens offusqués par la situation dans laquelle se trouve la journaliste Isabelle Cottenceau ont déjà signé la pétition mise en ligne sur le site de l'agence Tac Presse.

 


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