Reconstruire le rêve américain

Geneviève et Philippe Joutard, historiens et auteurs de De la francophilie en Amérique (ed. Actes Sud, 2006) nous ont adressé ce texte:New York , lundi 3 novembre Vivre l'Histoire là où elle se déroule est autre chose que de la suivre à travers internet ou la télévision, à plus forte raison pour des historiens. Voila pourquoi, au tout dernier moment, nous avons décidé de traverser une fois de plus l'Atlantique,

Geneviève et Philippe Joutard, historiens et auteurs de De la francophilie en Amérique (ed. Actes Sud, 2006) nous ont adressé ce texte:

New York , lundi 3 novembre
Vivre l'Histoire là où elle se déroule est autre chose que de la suivre à travers internet ou la télévision, à plus forte raison pour des historiens. Voila pourquoi, au tout dernier moment, nous avons décidé de traverser une fois de plus l'Atlantique, encouragés par plusieurs amis américains. Nous sommes loin d'être des spécialistes des Etats Unis, même si depuis longtemps l'intérêt pour le protestantisme, en particulier la diaspora huguenote et pour l'Amérique française nous avaient déjà fait côtoyer l'histoire américaine. C'est ainsi qu'il y a quatre ans nous avons décidé de l'approfondir en faisant toute une recherche sur les francophiles américains, au moment de la guerre en Irak et du French Bashing (De la francophilie en Amérique, Actes Sud). Ce French Bashing s'invita violemment lors de la dernière campagne électorale de 2004. Les Républicains allèrent jusqu'à reprocher à Kerry de parler français et d'avoir des liens familiaux avec la France. Nous avions particulièrement suivi ces élections, notre dernier fils étudiant à Carnegie Mellon en Pennsylvanie, l'un des Swing States, avait assisté à la venue de Kerry sur le campus rempli de monde, non pas tant d'étudiants que de gens des environs. L'enthousiasme y était déjà grand et l'espoir réel, Bush allait enfin être balayé. Nous nous souvenons encore le 3 novembre de la véritable dépression, qui dépassait la simple déception, pour beaucoup d'électeurs démocrates, en voyant la victoire sans appel de Bush, certains parlaient même de quitter les Etats-Unis et d'aller au Canada!
Aujourd'hui, rien n'est semblable. La France a disparu totalement de la campagne, détail anecdotique, l'important est ailleurs. «Qui, il y a un an, aurait pu envisager l'affrontement Obama McCain, deux outsiders de la vie politique américaine, indépendants des grandes machines politiques?», nous dit notre amie, Jane Ross, qui a créé French Héritage, pour permettre aux enfants d'immigrants francophones de conserver leur langue d'origine dans des écoles publiques de New York.
Raisonnablement chacun ici pense qu'Obama devrait l'emporter. Tous les indicateurs vont dans le même sens et pas seulement les sondages qui n'ont jamais été aussi concordants (Voir le lien que Mediapart a établi avec la carte de Pollster.com). La presse américaine multiplie ces petits faits qui additionnés, forment un faisceau de preuves impressionnants: ces républicains qui ont décidé de se rallier au candidat démocrate. Roger Cohen dans l'Herald Tribune parle du Républican Blues, cet Africain-Américain qui à cinquante-cinq ans, à St Louis dans le Missouri va voter pour la première fois, parce que jusqu'à présent, «il pensait que la politique n'était pas pour des gens comme lui», ces étudiants de la New York University, qui reviennent dans leurs états d'origine pour convaincre les derniers indécis. Tous s'accordent à reconnaître la qualité exceptionnelle de la campagne menée par le candidat démocrate, son utilisation d'internet et des réseaux qu'il permet de constituer: Faut-il rappeler que sur ce point son conseiller principal, Chris Hugues, est l'un des fondateurs de Facebook, le plus grand site convivial de la toile dont on sait le poids auprès de la jeunesse du monde entier? L'équipe de campagne a su reprendre aux fondamentalistes chrétiens le maniement des nouvelles technologies de l'information et de la communication qui ont longtemps assuré le succès politique de ces derniers. Quel contraste avec celle de Kerry: le professionnalisme a changé de camp. Ajoutons que le poids de ce fondamentalisme religieux semble avoir diminué dans cette élection par rapport aux précédentes: McCain avait fait le calcul inverse en choisissant Sarah Palin. Son pari qui a réussi un moment, est en passe d'échouer.
Pourtant chacun retient son souffle et pas seulement parce que l'histoire a toujours sa part d'imprévisible. Il y a une attitude superstitieuse, même chez les plus rationnels des universitaires de la Columbia et puisque de déceptions accumulées, sans parler du manque de confiance envers le système de votes dans beaucoup d'Etats: On se souvient encore du cas de la Floride en 2000. L'équipe d'Obama d'ailleurs, à quelques heures du scrutin, ne relâche pas son effort. Il n'y a pas là seulement la volonté d'éviter les mauvaises surprises, mais aussi celle d'élargir la majorité démocrate au Congrès, un enjeu dont on ne parle guère en France mais qui est aussi décisif pour engager une véritable politique de réformes.
Pour notre part, nous restons tout à fait confiants sur l'issue de la journée de demain. Nous en avons trouvé la confirmation après avoir lu un ouvrage passé malheureusement inaperçu de l'ancien conseiller financier de l'Ambassade de France à Washington, Jacques Mistral, La troisième révolution américaine? (Editions Perrin). Cet économiste démontre combien le sentiment d'insécurité s'est considérablement accru pendant l'ère Bush, accompagné d'un grand pessimisme chez un peuple pourtant réputé pour son optimisme. Le rêve américain s'est effondré. Katrina a tout balayé en mettant au grand jour l'incompétence et l'indifférence du pouvoir en place.

Or toute la campagne d'Obama répond à cette angoisse et appelle à la reconstitution de ce rêve à partir même de son parcours personnel. Il est curieux de voir d'ailleurs le contraste entre l'immense espoir suscité par le candidat démocrate et la situation difficile du pays dont chacun à tous les niveaux a conscience.
Pour nous, le problème n'est pas de savoir qui l'emportera demain, mais quelle sera la marge de Barack Obama, étroite, large, ou raz de marée... Nous parions au moins pour une large victoire. Mais ensuite tout commencera...
Demain nous parcourons la ville de Wall Street à Harlem. Le soir nous commencerons tous à mesurer quelle place l'événement tiendra dans les manuels d'histoire.

Geneviève et Philippe Joutard


P.S. A ceux qui voudraient en savoir plus sur les chances d'Obama, nous renvoyons à l'excellent blog de Pap Ndiaye, sur le site de la Revue L'Histoire, qui offre des vues originales et inédites. Par ailleurs, La petite Encyclopédie de Marc Kravetz (ed. Dalloz) permet en un clin d'œil de repérer noms et termes américains de la campagne, mais qui sera surement aussi très utile après les élections.

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