«Gravity» ou comment revenir sur Terre

« Nous devons apprendre à rapatrier sur Terre l’esthétique de Matt Kowalsky », le personnage incarné par George Clooney dans le film Gravity, propose le philosophe Frédéric Neyrat : si « Kowalsky est la force sublimée de l’Anthropocène », alors « c’est ici, en chaque lieu, qu’il nous faut faire fructifier la prise de conscience d’une écosphère fragile et dynamique ».  

Dans Apollo 13 (Ron Howard, 1993), l’objectif est d’atteindre la Lune ; et le retour sur Terre, aussi difficile soit-il, est secondaire par rapport à cet objectif. Dans Gravity (Alfonso Cuarón, 2013), l’inversion est manifeste : tout commence par la fin, c’est-à-dire par le retour. La question n’est plus : comment aller dans l’espace, mais comment en revenir – comment revenir sur Terre ?

Matt Kowalsky (George Clooney) et Ryan Stone (Sandra Bullock) sont, semble-t-il, au-delà de l’atmosphère terrestre. Semble-t-il, dans la mesure où Alfonso Cuarón, dans un entretien, précise que le projet originel n’était pas lié à la question de l’espace : il s’agissait, d’abord et avant tout, de rendre compte d’une « histoire très linéaire, délestée de tout contexte (je souligne) », ayant « un axe émotionnel fort » et abordant « des questions philosophiques sur un mode non rhétorique, à travers des métaphores visuelles » (1). En vérité, Gravity se déroule dans un espace métaphorique qui est la projection de notre monde, de cette part de nous-mêmes qui cherche à se vivre hors-sol, dans un monde sans gravité (« délesté de tout contexte »). Or dans un monde dépourvu de centre de gravité, de point d’inertie, les vies humaines sont des trajectoires stochastiques, flexibles, soumises aux devenirs sans pause du capitalisme, des technologies du changement permanent et des fantasmes du Posthumain – des allers sans retours. Gravity nous dit : sans revenirs, que pouvez-vous connaître de vos devenirs ? Il n’est nul devenir véritable sans retour sur soi (2).

Ryan Stone, le personnage principal, habite l’espace de sa propre mélancolie, qui fait suite à la mort de sa fille. Pourquoi continuer à vivre ici-bas ?... Elle expérimente ce qu’Alfonso Cuarón nomme le « principe d’absence de résistance » qui préside à la manière dont il voulait filmer, ou plutôt métaphoriser l’espace. Le réalisateur précise qu’il avait programmé la caméra de telle sorte « qu’elle se comporte comme si elle flottait dans l’espace, délestée de son propre poids » (3). L’œil de la caméra par lequel notre subjectivité se transporte dans le film n’éprouve en effet aucune résistance, il circule à la manière dont certains voyagent sur place dans les espaces virtuels, les jeux vidéos et les réseaux sociaux. Certains critiques ont fait part du malaise ressenti du fait même d’une absence de malaise : pour eux, aucune angoisse n’émanait de ce long travelling initial, au cours duquel des corps évoluent autour de la navette Explorer. Serait-ce un effet de l’immersion dans le bain anesthésiant des images 3D ? Ou celui de l’omniprésence de reflets (de la Terre, de la navette spatiale, des astronautes) qui créent un lien spéculaire là-même où ne devrait régner que la plus grande déliaison ? De fait, cette absence d’angoisse est tout à fait compatible avec l’état psychique en apesanteur de Ryan Stone : face à la gravité de la mort de sa fille, elle a décidé de survivre dans un lieu sans gravité. Comme si l’absence de gravitation pouvait annuler son drame.

A moins que cet espace circulant soit, d’abord et avant tout, la projection de l’espace mental de Matt Kowalsky. A ses yeux, la Terre est belle vue de loin. Il n’éprouve aucune angoisse, il n’a pas besoin de s’accrocher à Explorer, ni ne joue – comme cet autre astronaute dont le visage sera bientôt transpercé par un débris spatial – à ce jeu consistant, tenu par un câble, à se rapprocher puis s’éloigner de la navette-mère (4. Matt Kowalsky représente le stade ultérieur de la tragédie de l’existence : la comédie où tout glisse, où rien ne compte (5). Son absence de gravité n’est pas liée à une protection contre un événement traumatique, éventualité par rapport à laquelle il est parfaitement immunisé (même sa mort ne semble pas l’affecter). Fasciné par la Terre vue d’en haut, Matt Kowalsky illustre la version dominante de ce qu’il est convenu aujourd’hui de nommer l’Anthropocène : l’époque, issue de la révolution thermo-industrielle du XVIIIe siècle, où l’homme est devenu une « force géologique » capable de modifier le climat. Kowalsky est la force sublimée de l’Anthropocène, son stade esthétique, la promesse anécologique d’une jouissance hors contexte.

Pour le discours de l’Anthropocène, il y a d’un côté l’Humanité prométhéenne, et de l’autre la Terre – mais quel est leur véritable rapport ? (6) Pour les géo-ingénieurs qui s’activent aujourd’hui dans le Grand Laboratoire du Sauvetage de la Planète, il s’agira d’un rapport de domination technoscientifique ; pour Matt Kowalsky, d’un rapport de jouissance esthétique (la beauté de la Terre) ; pour Ryan Stone, d’un rapport existentiel à (r)établir. Les commentateurs auront assez rappelé à quel point Gravity est en prise avec la question du maternel et de la renaissance (7). En effet, Ryan Stone décide de ne pas rester à demeure dans le monde fluide de l’œil-caméra sans résistance – elle en revient. Dans un plan absolument merveilleux, un plan vu du sol, on voit s’approcher la capsule qu’elle est parvenue à trouver afin de revenir sur Terre : cette capsule en feu n’est qu’un élément parmi d’autres objets incandescents, pluie de débris de la station spatiale chinoise Tiangong. Cette trajectoire enflammée n’est pas sans évoquer ce qu’est chaque existence : un feu follet, une comète issue du vide et qui s’expose à la splendeur comme à la douleur d’une vie.

La renaissance de Ryan Stone est d’abord marquée par cette chute en compagnie d’étoiles filantes, puis par son sauvetage in extremis de la capsule qui s’enfonçait dans l’eau. La critique facile aura tout le loisir de moquer ce retour à la Terre et cette renaissance comme une célébration a/ new-âge ; b/ écolo-intégriste ; c/ para-nazie, etc., succombant ainsi au discours constructiviste dominant selon lequel – vous ne le répèterez jamais assez  - 1/ il n’y a pas de nature ; 2/ de toute façon elle est morte ; 3/ tout contrevenant sera exposé aux épithètes précédemment listées (para-nazi, etc.). Or Gravity nous dit autre chose. Le retour à la Terre est métaphore d’un changement de rapport à soi et au monde – d’une conversion. Retrouver une gravité veut d’abord dire, pour Ryan Stone, s’exposer au monde, matériellement – son premier geste consistera à toucher la terre de ses mains (8) – et psychiquement : accepter la mort d’un très proche, en prendre acte, et vivre autrement que sur le mode de la survie ; connaître et accepter le poids des choses.

Mais ce retour de gravité concerne aussi notre rapport à la biosphère. Au lieu de considérer celle-ci comme un objet, ou un hyper-objet, à portée de main technologique, Gravity nous propose de reprendre contact avec la biosphère, de la reconsidérer de ce côté-ci du monde (9). Il ne s’agit aucunement d’un retour en arrière, d’un geste nostalgique, ou d’un refus des technologies. La médiation par le dehors du monde, ce que certains ont nommé l’overview effect (le bouleversement cognitif ressenti par des astronautes ayant vu la Terre de l’extérieur), fut un moment essentiel de notre compréhension de la Terre, de sa solitude dans les « espaces infinis » et de sa précarité (10). Il n’y a aucune raison valable pour sacrifier la beauté et l’utilité cognitive de ce point de vue du dehors. Mais nous devons apprendre à rapatrier sur Terre l’esthétique de Matt Kowalsky : c’est ici, en chaque lieu, qu’il nous faut faire fructifier la prise de conscience d’une écosphère fragile et dynamique. C’est ici qu’il nous faut décider des manières de vivre et des technologies qui empêcheront l’Anthropocène de transformer l’écosphère en espace sans gravité.

(1) Alfonso Cuarón, « Flotter avec les personnages de “ Gravity ” », propos recueillis par Isabelle Regnier, Le Monde, 23 octobre 2013.

(2) A la manière platonicienne, cela se dit : « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue » (Platon, Apologie de Socrate).

(3) Cf. « Flotter avec les personnages de “ Gravity ” », op. cit.

(4) Certains reconnaitront ici le jeu freudien du fort-da.

(5) On pensera à ces lignes de Hegel: « Ce qui caractérise le comique, c’est la satisfaction infinie, la sécurité qu’on éprouve de se sentir élevé au-dessus de sa propre contradiction au lieu d’y voir une situation cruelle et malheureuse » (Esthétique).

(6) Sur cette question, cf. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2013, pp.72-80.

(7) Et non pas de l’auto-engendrement : Ryan Stone expérimente l’altérité terrestre.

(8) On comparera avec James Lovell (Tom Hanks) qui, dans Apollo 13, rêve de prendre dans ses mains les poussières du sol lunaire.

(9) Les prophètes du nihilisme technologique (Baudrillard, Virilio) ont depuis longtemps analysé la manière dont les télé-technologies ont la capacité de nous mettre, littéralement, sur orbite, hors-corps. Dans Gravity, c’est la planète Terre elle-même qui est hors-corps.

(10) On se souvient de la formule de Pascal : « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ».

Frédéric Neyrat est philosophe. Dernier ouvrage paru: Le communisme existentiel de Jean-Luc Nancy (Lignes, 2013)

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