Billet de blog 5 février 2010

Isabelle Autissier

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Antarctique, cœur froid de la planète

Partis d'Ushuaïa début janvier, trois marins, trois alpinistes, explorent la Péninsule antarctique avec le voilier «Ada 2» pour camp de base. A bord, la navigatrice Isabelle Autissier, qui nous livre ici sa première chronique.

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Illustration 1
«Ada 2» au mouillage dans les Melchior. © © No man's land project 2010

Partis d'Ushuaïa début janvier, trois marins, trois alpinistes, explorent la Péninsule antarctique avec le voilier «Ada 2» pour camp de base. A bord, la navigatrice Isabelle Autissier, qui nous livre ici sa première chronique.

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Soyons clair. Nous ne remplissons pas une mission scientifique. Un petit voilier comme le nôtre (14,5 m) ne peut emmener les personnels et surtout le matériel adéquat. Les seules missions que nous pourrions remplir, comme l'accueil d'un ornithologue (ce que nous avons fait il y a 3 ans), sont limitées par le fait que la recherche polaire française se déploie de l'autre coté de l'Antarctique (à Dumont d'Urville). Or l'observation scientifique, pour être efficace, nécessite d'établir de longues chronologies de relevés, réalisés dans des conditions similaires. Notre seule contribution est de tester un système infra rouge de détection des growlers, ces petites glaces immergées de quelques mètres à quelques dizaines de mètres, particulièrement dangereuses pour la navigation.


Pour autant, nous avons la chance d'avoir dans notre équipe de montagnards Patrick, glaciologue de son état, qui peut nous faire une «lecture» de notre environnement.


Que faisons-nous donc ici, à baguenauder deux mois et demi le long de la Péninsule antarctique ? Notre expédition est fondée sur la rencontre entre marins et montagnards et l'envie d'aller loin, là où les cartes ne disent plus rien, et où nous devons compter sur notre propre lecture de la mer et des parois pour progresser; une façon de s'immerger et de vivre au rythme de la nature.

Notre but n'est pas de lancer des défis, mais au contraire de se sentir dans une forme de collaboration avec le milieu. C'est pour cela qu'il nous faut du temps. Les jours ne comptent pas, ce sont juste les nuages qui passent et le moutonnement des vagues qui nous dictent notre conduite. C'est de cette forme de gratuité si constructrice que nous essayerons de témoigner.

Mais aujourd'hui, on m'a demandé une touche scientifique dans cette chronique. Dont acte.

L'Antarctique tire son nom d'être ... à l'opposé de l'Arctique! Plus poétiquement, «arctos» signifie ours. Anté arctos est donc à l'opposé de la grande ourse, où encore le pays où il n'y a pas d'ours. La première chose qui frappe ici, c'est l'ampleur, que dis-je l'immensité, de la minéralité.

Prenez les Alpes, coupez-les à 2500 mètres, posez-les sur une mer froide et houleuse et vous aurez un aperçu.

La navigation se fait entre goulottes de glace et champ de neige. Ce n'est pas sans conséquence sur la navigation. En général, les fonds plongent très rapidement, on trouve fréquemment 50 mètres de profondeur à 30 mètres du rivage. Pas toujours facile de trouver où mettre l'ancre, et nous utilisons des techniques spéciales d'amarrage, directement sur la glace ou les roches.


L'Antarctique est immense (26 fois la surface de la France) et la Péninsule où nous nous trouvons n'en est que l'appendice, face au cap Horn, le seul endroit où la débâcle estivale libère suffisamment les baies et les chenaux pour permettre une navigation.

L'Antarctique présente 90 % de l'eau douce du globe. S'il fondait, le niveau des mers monterait de 65 mètres. L'Antarctique est le cœur froid indispensable à la machine thermique de la planète. Bref, l'Antarctique est tout, sans que souvent nous n'en sachions rien. De cela aussi, nous voulons témoigner.

Par bonheur, suite à l'année polaire internationale de 1957, qui vit un colossal effort pour comprendre ce continent, les pays (ceux capable d'aller ici) s'engagèrent sur le Traité sur l'Antarctique qui le consacra «terre de science et de paix». Aucune revendication territoriale n'est entérinée, il est interdit d'y mener des activités guerrières ou nucléaires. Le traité de Madrid en 1991 précise toutes les protections : interdiction de pêche, de chasse, d'exploitation minière, protection totale de la faune... Bref une sorte de paradis froid. Les pessimistes disent que ces traités ont été signés parce que l'homme n'était pas encore capable de s'y déployer. Les optimistes rêvent que ce respect de l'environnement s'étende à la planète entière.


C'est aussi pour cela qu'il nous plaît d'arpenter ces territoires. Comme leur force a inspiré les pionniers et les savants des décennies passées, nous sentons aujourd'hui encore, ici, l'énergie de la planète passer et nous et nous inspirer.

Le site de l'expédition: http://nomansland.project.free.fr/

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