La journée des Tuiles a armé le futur révolutionnaire

Ce samedi 7 juin, Grenoble va fêter pour la première fois « La Fête des Tuiles », nom donné à une émeute, survenue dans cette ville le 7 juin 1788,  au cours de laquelle les insurgés ont affronté la troupe royale à coups de tuiles. Cette insurrection marque le début de la révolution française, mais pour certains elle n'est qu'une « journée des dupes ». Sophie Wahnich, directrice de recherche CNRS, TRAM/IIAC éclaire la séquence historique et répond à cette polémique.

Ce samedi 7 juin, Grenoble va fêter pour la première fois « La Fête des Tuiles », nom donné à une émeute, survenue dans cette ville le 7 juin 1788,  au cours de laquelle les insurgés ont affronté la troupe royale à coups de tuiles. Cette insurrection marque le début de la révolution française, mais pour certains elle n'est qu'une « journée des dupes ». Sophie Wahnich, directrice de recherche CNRS, TRAM/IIAC éclaire la séquence historique et répond à cette polémique.


La journée des Tuiles est-elle seulement une insurrection populaire de gens dupes, qui finalement se mobilisent et même meurent pour des nobles parlementaires qui défendent leurs privilèges ?

 

Il me semble que c’est aller vite en besogne et vouloir classer l’événement dans une interprétation présentiste de ce qui arriva ce 7 juin 1788.  Ce jour-là, il est vrai que les parlementaires (les nobles de robes qui peuplent les Parlements qui sont des lieux où se rend la justice et non un parlement tel que nous l’entendons aujourd’hui) défendaient leur privilèges contre l’absolutisme monarchique.

 

Les nobles cherchent alors à récupérer du pouvoir contre le roi absolu et pour ce faire prétendent incarner « la voix de la nation ». Le 3 mai 1788, le Parlement de Paris avait publié une déclaration des droits de la Nation en rappellant les antiques lois fondamentales du royaume d’avant l’absolutisme qui ne fait du roi qu’un Primus inter pares, c’est à dire qui met quasiment à égalité le roi et ses conseillers. Le roi de droit divin s’oppose alors vaillamment à ce qu’il déclare être « une aristocratie de magistrats aussi contraire à ses intérêts qu’à ceux de la Nation ». Il est convaincu de pouvoir seul réformer le royaume comme un despote éclairé. Et c’est contre cette conception despotique qui ne tient pas compte des imaginaires sociaux et des volontés multiples à harmoniser que l’opposition se  structure en associant dans un « tous ensemble contre le roi » des segments sociaux qui n’ont pas en fait les mêmes intérêts.

 

Ainsi lorsque le 8 mai, le roi dépouille les Parlements de leur pouvoir au profit de grands baillages, les parlementaires ayant gagné en popularité même auprès des non nobles, l’agitation s’étend à l’ensemble du royaume. Avec la mauvaise récolte de 1788 les catégories populaires viennent grossir les troupes des opposants à la politique du gouvernement.

 

En Dauphiné, la noblesse s’oppose à l’ensemble des réformes y compris la création des assemblées provinciales. Après l’enregistrement forcé des édits, les parlementaires du Dauphiné affirment que sans retrait de ces édits la province se sentirait libérée de sa fidélité au roi. Lorsque les parlementaires sont exilés, les Grenoblois de toute catégorie sociale y compris les plus pauvres se soulèvent et jettent des tuiles sur l’armée qui escorte les parlementaires. C’est la fameuse « journée des Tuiles ». Le parlement du Dauphiné est alors rétabli. Mais si l’on ne s’arrête pas à cette première victoire il faut bien voir que les conséquences révolutionnaire de cette journée des tuiles est immense. Les nobles et les bourgeois invitent le 14 juin les trois ordres du Dauphiné à se réunir pour élire des députés et les envoyer à Grenoble. L’assemblée interdite à Grenoble se réunit dans le château du grand capitaliste Claude Perrier à Vizille. Là sont rétablis les Etats provinciaux du Dauphiné. Ils compteront un nombre égal de députés des ordres privilégiés et du Tiers et mettent ainsi à bas la hiérarchie des ordres en réunissant des individus. A Vizille, l’assemblée demande également le doublement du Tiers aux Etats généraux et conseille aux privilégiés d’abandonner leurs privilèges fiscaux. Enfin, elle préconise l’admission des roturiers à toutes les charges. C’est autour de ce type de revendications que le projet aristocratique est dépassé et que se constitue un « parti patriote » ou national qui se détache des parlementaires.

 

Enfin Mounier fait ses armes à Vizille et joue un rôle extrêmement important pour transformer dans une même logique les Etats généraux en assemblée nationale constituante. Grenoble et Vizille donnent le courage à des hommes modérés tel Mounier d’agir  d’une manière révolutionnaire.

 

Mounier est en effet d’origine bourgeoise et s’est vu conféré la noblesse personnelle comme juge royal. Il est persuadé que le bonheur des hommes est dans l’Amour de la Nation et du Roi, de l’union des volontés du Peuple et du Prince. Il hésite ainsi entre une réinvention de la Tradition et la Raison révolutionnaire. Il souhaite le sacrifice des privilèges financiers des deux premiers ordres, espère le vote par tête et une constitution sur le modèle britannique, avec un droit de veto pour le roi, un suffrage censitaire, le pouvoir exécutif donné au roi, l’anoblissement pour services rendus contre l’idéologie du sang bleu des vainqueurs. Il espère un régime où les grosses fortunes bourgeoises seraient associées à l’aristocratie foncière pour gouverner. Fort de l’expérience du Dauphiné, il pense avoir prouvé par son action que la réunion des trois ordres est possible. C’est ainsi qu’il pense même incarner cette union comme représentant du Dauphiné. Il est surpris des résistances des ordres privilégiés et devient radical dans sa volonté de réunion des trois ordres et du vote par tête du fait qu’il conçoit son mandat comme impératif sur ces questions. Mais il est constamment attiré dans une fuite vers les deux autres ordres et, comme Malouet recherche le compromis tant il se sent appartenir aux trois ordres à la fois. Il agit cependant en opposant à la situation une résistance forte de Parlementaire habitué aux remontrances et au refus de l’enregistrement des lois. A cet égard, il est habité par un impératif qui le fait exister et défendre l’idée de la réunion des trois ordres. Il est donc à la fois réactionnaire et révolutionnaire.

 

C’est cela qui est intéressant dans la situation prérévolutionnaire, les classements ne sont plus aussi simples qu’il y paraît et ceux qui s’opposent dans les conflits du despotisme expirant  se retrouvent dans le même camp révolutionnaire quand la situation historique se déplace sous les forces combinées d’un combat qui reste toujours douteux.

 

Enfin en 1789, la ténacité des députés a été constamment encouragée par les gens du peuple qui suivent le déroulement des travaux et en attendent impatiemment les résultats. Ce soutien n’est aucunement négligeable car l’intensité des émotions vécues par ceux qui opèrent pacifiquement une véritable révolution juridique, les conduit à douter et à remettre en question le soir même ce qu’ils ont fait dans la journée. Grâce aux ovations, aux applaudissements qui attendent les députés du Tiers dans les séances et à la sortie des séances, ces derniers comprennent la notion même de représentants et de mandataires. L’opinion publique populaire, exprimée physiquement par cette présence enthousiaste, donne un sens fort à leurs prises de position.

 

Là encore cette alliance de fait des représentants et des représentés est en soit un phénomène révolutionnaire qui suppose ces précédent. A ce titre , il faut bien voir dans la journée des tuiles un précédent révolutionnaire. S’y forge, le pratico-inerte à la manière de Sartre,  cette expérience qui agit dans le dos des acteurs et les rendent fort d’un inintentionnel déterminant, permet l’intransigeance révolutionnaire même pour des modérés.

 

Les combats politiques sont faits ainsi de points de bascules , d’alliances étranges et la scène historique est souvent plus brouillée que la mémoire qu’on veut bien en garder.

 

Que l’on puisse aujourd’hui douter de la valeur de cette journée en dit long sur notre oubli actuel de cette matière politique mouvante où les rapports de force construits, construisent aussi les expériences qui arment le futur.

 

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