Etre femme

Marie de Cenival, fondatrice de La Barbe, un groupe de femme portant le postiche viril, plaide pour un renouveau de l'action féministe, drôle et débarassée de son complexe obsidional:

Marie de Cenival, fondatrice de La Barbe, un groupe de femme portant le postiche viril, plaide pour un renouveau de l'action féministe, drôle et débarassée de son complexe obsidional: «c’est vous, messieurs, qui formez ces clubs très privés, qui vous congratulez entre vous, qui vous pensez comme essentiels, et menacez notre bel idéal d’universel!» (Photo Mathilde Cannat/La Barbe)

 

« Je suis une femme, je voudrais mourir »

Tony Curtis

dans le film Certains l’aiment chaud

 

La femme, produit et objet de l’oppression sexiste, a-t-elle une identité ? Les féministes peuvent-elles se réapproprier la féminité, comme les gays l’ont fait avec l’homosexualité, par exemple ? Si dans les années 1970, le « peuple des femmes » semblait mû par une fierté identitaire, en 2010 il n’est plus guère question de se réclamer de cette appartenance, quand bien même ce serait pour la dépasser. Il convient au contraire aux féministes averties que nous sommes de ne pas l’être au nom des femmes, puisque cette figure est un piège dans lequel on nous a enfermées pour mieux nous asservir. Se revendiquer comme femme c’est risquer de tomber dans un essentialisme dont on connaît trop les travers : « Les outils du maître n’abattrons pas la maison du maître » disent les théoriciennes du féminisme contemporain. Rangeons-donc ces panneaux qui parlent des femmes pour les femmes, car le féminisme, c’est bien plus que ça.

 

Et être une femme, comme chacun sait, ce n’est pas une fin en soi. « Moi, je veux être metteuse en scène, directrice de musée, cadre supérieure, aviatrice…, dira-t-on. Mais pas comme femme, pas parce que je suis une femme, pitié… ! » Fi des quota, donc, nous méritons mieux que ça ! Et quand en 2007 une femme frôlera enfin la plus haute marche du pouvoir, les unes diront avec dédain « Que ce soit un homme ou une femme, ça n’a aucune importance !» tandis que les autres supplieront : « Une femme présidente, oui ! Mais par pitié pas celle-là ! Elle ne nous représente pas !»… Bref, ne dites surtout pas que vous êtes une femme, ça pourrait se retourner contre vous.

 

La femme en France est en pleine crise d’identité. Le mal-être est tel qu’on serait tentées de ressortir le vieil adage lesbien qui disait « vivons heureuses, vivons cachées », et de ranger son féminisme au placard. Et encore ! Les lesbiennes ont de la chance, elles. Pour nombre de jeunes féministes hétérosexuelles l’identité lesbienne est devenue plus facile à porter que celle de femme. C’est un idéal, quelques fois difficile à réaliser en pratique, mais néanmoins une condition enviable puisqu’elle permet d’échapper à la catégorie « femme-produit-de-l’oppression-sexiste-hétéronormée ». De là à manifester en scandant « nous sommes toutes des lesbiennes ! », il y a un pas que certaines auront du mal à franchir. Alors, avec quel visage faut-il se battre contre la domination sexiste si les revendications catégorielles menacent ainsi de nous enfermer dans une identité que nous n’avons pas choisie ?

 

En arrêtant de parler de la femme. Parlons d’autre chose, tiens. Parlons des hommes ! Finies les jérémiades de femmes aigries, au diable les douloureux reportages sur la violence conjugale, l’excision, et les engueulades sur le voile, les corps des femmes renvoyées aux rubriques des faits divers et des chiennes écrasées, la-prostitution-comment-l’interdire-sans-nous-opprimer et touti quanti. Parlons homme, parlons argent, parlons prestige, parlons pouvoir ! Faisons la «une» des privilèges indus d’une catégorie justement et positivement discriminée depuis toujours ! Donnons aux hommes toute l’attention qu’ils méritent, c’est tellement plus vendeur !

 

C’est ce que fait La Barbe, le nouveau groupe d’action féministe français, et ça a l’air de marcher. Après un an et une quinzaine d’actions publiques, les barbes ont remporté un succès médiatique conséquent, et sont en passe de redorer le blason du féminisme. Elles sont dix ou douze, portant postiche, et envahissent en silence les lieux de pouvoir réservés aux hommes, dans tous les secteurs : médias, politique, finance, industrie, sport et même culture, tout y passe. L’effet miroir joue à plein, les hommes ciblés se regardent entre eux, confondus, honteux d’être pris ainsi en flagrant délit de non-mixité. La simple présence de femmes à barbe sur la scène est révélatrice de leur invisibilité ordinaire dans ces lieux, de la captation totale du pouvoir et des honneurs par les hommes. Voici la domination masculine. Et plutôt que de rire d’elles, c’est d’eux que l’on se gausse. D’autant qu’il y en a toujours un qui finalement se lâche : « j’ai une excuse, j’ai une mère, une femme (ça arrive encore à quelques-uns), quatre filles, et quand j’ai un chien c’est une chienne », dira par exemple le politicien Gérard Longuet, pour sa défense.

 

Longuet vs la barbe au sénat © Harrietamy

 

Outre leur volonté de pouvoir décomplexée, et la troublante allure de ses soldates à poils, ce qui fait l’originalité de La Barbe, c’est bien qu’elle interroge l’identité de l’homme plus qu’elle ne parle des femmes, et donne à voir, bien plus que la triste condition féminine, la masculinité en ses appartements. Chaque nouvelle action de La Barbe oriente notre regard sur un nouveau secteur où règnent les mêmes brochettes de mâles encravatés, engoncés dans leur uniformité, qui dirigent la France. PDG ou directeur de théâtre national, président du comité olympique ou directeur de chaine télé, cheveux long ou oreilles bien dégagées, l’homme, ses privilèges et sa vacuité nous apparaîssent. Chaque action est filmée puis montée avec art, dans un style très Jules Estienne Marey… Pardon ! Dans un style très Alice Guy (pionnière ignorée du cinéma muet). Ces messieurs aux allures poussiéreuses et redondantes deviennent les acteurs malgré eux d’un film aux teintes sépia, ponctué de panneaux titrant « Epatant » ou « Chapeau ! », qui circulera bon train sur le web. Les voilà épinglés sur le revers des vestons de ces femmes à barbe au genre indéterminé. L’homme ? Une espèce en voie de ringardisation.

 

C’est ainsi que les féministes d’aujourd’hui retournent à l’envoyeur l’argument catégoriel : c’est vous, messieurs, qui formez ces clubs très privés, qui vous congratulez entre vous, qui vous pensez comme essentiels, et menacez notre bel idéal d’universel ! Vous qui dominez par la loi du genre pour mieux profiter de vos ghettos dorés ! Vous qui pratiquez la non-mixité, et non les féministes que vous conspuez ! Et quand La Barbe nous donne à voir la masculinité, ce n’est pas pour nous faire pleurer sur le sort de l’homme, pauvre hère, condamné à régner, à se reproduire par la cooptation, à porter cravate et s’auto-congratuler sans jamais verser une larme d’émotion, esclave de son propre tyrannisme. C’est pour montrer à qui profite le crime, quels privilèges sont à défendre pour justifier qu’ainsi rien ne bouge. C’est pour montrer qui domine qui et à quoi riment toutes ces mises en scène du genre.

 

La Barbe.

 

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