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Billet de blog 6 nov. 2008

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Reconstruire le rêve américain (2): De Wall Street à Harlem

Nous publions le deuxième (le premier est lisible ici, le dernier là) d'une série de trois articles de Geneviève et Philippe Joutard, historiens et auteurs de De la francophilie en Amérique (éd. Actes Sud, 2006) sur l'élection américaine.

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Nous publions le deuxième (le premier est lisible ici, le dernier ) d'une série de trois articles de Geneviève et Philippe Joutard, historiens et auteurs de De la francophilie en Amérique (éd. Actes Sud, 2006) sur l'élection américaine.

New York , le 5 novembre.

L'élection d'Obama mardi était prévisible, nous l'avons dit clairement dans notre première lettre, mais c'est une chose de la prévoir et une autre de la vivre. D'ailleurs après coup, nous voyons comment la réalité ne correspond jamais exactement à ce que nous attendons. Nous avions souligné l'importance de l'ouragan Katrina dans la sortie du Bushisme. Et pourtant l'un des rares Etats où McCain fait mieux que Bush en 2004 est la Louisiane avec deux points de plus ! En sens inverse, les observateurs prévoyaient un résultat serré en Floride, là où Al Gore avait fini par concéder la victoire en 2000, là où existe une forte colonie de réfugiés cubains et une population âgée, le résultat fut très large, 48 % McCain, 51% Obama. Mais la victoire en Virginie est la plus significative avec une inversion spectaculaire, Kerry n'avait fait que 45%, Obama atteint 51%. Thomas Friedmann dans le New York Times le signale ce matin. Il rappelle que c'est dans cet Etat que débuta en 1861, la guerre de Sécession avec le refus de l'abolition de l'esclavage. Avec ce vote de la Virginie pour un futur président « black », la guerre civile est bien terminée. La Révolution culturelle est encore plus forte qu'on ne l'imagine.

Mardi, nous avions décidé de parcourir la ville du nord au sud et du sud au nord, de Wall Street à Harlem, du monde des finances à celui tout aussi mythique des Africains Américains. N'était-ce pas normal un jour aussi symbolique ? L'un des journaux populaires de New York, le New York Post publiait en première page un grand portrait d'Obama sur fond de drapeau américain avec le titre « Brink of history » au bord de l'histoire. Nous n'avons jamais, tout au long de ce périple eu l'impression que nous étions au bord de l'histoire, nous étions déjà dans l'histoire, avec la victoire de Barack Hussein Obama, premier Président noir, mais aussi fils d'un père musulman. Le second prénom n'est pas indifférent, puisqu'il servit à alimenter le prétendu lien du candidat démocrate avec le terrorisme. D'ailleurs certains bulletins furent imprimés avec une faute de frappe qui n'était pas innocente, Ossama !

. Premier Bureau de vote dans la Public School, Robert Kennedy, en plein cœur de l' Upper East side, proche de Park Avenue, quartier dont l'équivalence à Paris pourrait être le 16e...,bureau indiqué par des panneaux en anglais, espagnol, coréen et chinois., comme pour tous les bureaux de vote. Nous sommes au creux de la matinée, habituellement l'affluence est faible, il n'en est rien aujourd'hui, une cohue se presse dans la salle de sports avec des queues devant chaque machine. Acte militant car à New York, il n'y a, quoiqu'il arrive, aucun enjeu. Même aux pires moments, la ville a toujours voté démocrate dans les élections présidentielles En 2004 déjà 58 % avait choisi Kerry et 40 % Bush. Un jeune volontaire, bon chic, bon genre du NY Democratic Lawyers Council, issu de la School Lawyer of Fordham, une des plus anciennes universités jésuites, nous accueille. Il est là en cas d'affluence ou de problème et nous explique que les électeurs peuvent demander l'assistance d'interprètes en espagnol, chinois, coréens et français créole. Ceux qui ne savent pas lire peuvent prendre quelqu'un de leur choix pour les aider ; Nous ne ferons aucune comparaison avec la France, mais nous avons là une illustration de l'analyse percutante et pertinente d'Edwy Plenel (Démocratie, monde et identité). Le jeune volontaire devait avoir un homologue républicain à ses côtés mais les Républicains ont déjà abandonné le terrain..Dans toute la ville nous n'en rencontrerons pratiquement pas.

Par le métro nous gagnons la ville basse. Assis en face de nous, un homme âgé, blanc, engage spontanément la conversation avec son voisin noir, sur les élections ; ils évoquent leurs espérances communes On est déjà demain. L'arrivée à Wall Street nous fait retrouver le quartier habituel comme si rien ne se passait, comme si la crise n'existait pas, comme si les élections ne le concernait pas. Le bureau de vote du secteur est quasiment désert, Il est vrai que les habitants permanents sont rares. Nous retrouvons l'agitation électorale à Union Square, connu dans l'histoire new yorkaise pour la présence des mouvements radicaux : Ici la permanence démocrate vendant des T shirts au profit de la campagne voisinent avec des stands mercantiles, profusion de pins à l'effigie d'Obama et de Michelle, pour la somme de cinq dollars les deux.., tout cela sous l'œil de nombreuses caméras professionnelles et amateurs. A travers la diversité des pins, transparait la multiplicité de significations de cette candidature, en particulier : la filiation avec Martin Luther King avec l'allusion au célèbre discours — I have a dream, mais aussi est revendiqué avec cette élection l'entrée dans le vingt et unième siècle ou tout simplement on présente la famille américaine idéale, le père, la mère et les deux enfants. Un peu partout existent en ville des petits points de vente qui connaissent un réel succès.

La nuit tombe vite, la soirée électorale commence tôt. Avec des amis, dans un restaurant près de l' université de la Columbia, nous suivons les résultats avec CNN qui cherche à maintenir artificiellement le suspense. Des résultats, de districts seulement, se succèdent qui donnent le sentiment d'une égalité entre candidats au point que certains commencent à douter et à s'angoisser. Brusquement une annonce, Obama vainqueur en Pennsylvanie, tonnerre d'applaudissements, c'est le test décisif : l'élection est gagnée, même si les mandats recueillis par le démocrate sont encore faibles.. Il est 20 heures quarante. Nous nous dirigeons alors vers le quartier général des démocrates à Harlem. La foule est déjà nombreuse, calme joyeuse et mélangée ... Les Africains-Américains sont majoritaires, mais loin d'être seuls, les âges eux aussi divers, les sexes à égalité. Nous sommes ensemble pour qu'il gagne et ce lien transcende toutes les différences. Un immense écran retransmet des résultats et les discours de démocrates situés sur une tribune à côté de nous. Un Latino explique qu'Obama est le représentant de toutes les minorités, et pas seulement des Africains Américains, ce qui entraîne les applaudissements de la foule.

A 23 heures, Obama a atteint les 270 grands électeurs fatidiques. Une heure plus tard il remercie : « Cette victoire est la vôtre », formule convenue mais qui cache la réalité d'un succès qui est celui de milliers de volontaires, jeunes ou moins jeunes, blancs pour la plupart, partis des universités, des milieux artistiques ou professionnels que nous ne cessons de rencontrer depuis notre arrivée. : Par téléphone et par rencontres, ils ont cherché à faire voter les absents des urnes depuis des années, tous ceux qui pensaient que leur vote ne servait à rien. Nous reviennent alors des paroles d'Obama au moment de la mort de sa grand-mère , blanche; l'avant-veille du vote . « Elle était un de ces héros silencieux que nous avons tous à travers l'Amérique... ils ne cherchent pas les feux de la rampe, tous ils cherchent à faire la chose juste. Dans cette foule il y a une quantité de héros tranquilles comme ceux là ».

Finalement une des grandes réussites d'Obama est d'avoir réussi à faire s'exprimer ces « silencieux de l'histoire.».

Geneviève et Philippe Joutard

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