Discriminations: évitons les faux débats

Dominique Sopo, président de SOS Racisme répond à la «Lettre à nos potes antiracistes sur la mesure de la diversité» du président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), Patrick Lozès, dans laquelle ce dernier appelait à un «pas historique» que franchirait la France avec l'adoption du projet de loi sur les statistiques ethniques.

Dominique Sopo, président de SOS Racisme répond à la «Lettre à nos potes antiracistes sur la mesure de la diversité» du président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), Patrick Lozès, dans laquelle ce dernier appelait à un «pas historique» que franchirait la France avec l'adoption du projet de loi sur les statistiques ethniques.

 

 

Il y a deux types d'articles pour lesquels il est ardu d'apporter une réponse : les articles de haute volée intellectuelle - car la réponse doit être à la mesure du texte critiqué - et les articles qui se caractérisent par l'ampleur de leur inanité tant les approximations, distorsions, mensonges et simplifications y pullulent. C'est à cette seconde catégorie qu'appartient le texte publié par Patrick Lozés et qui se voulait une adresse à ses « potes antiracistes ».

 

Ce qui frappe tout d'abord dans ce texte, c'est le manque stupéfiant de maîtrise du sujet de la lutte contre les discriminations.

 

Ainsi, l'auteur nous présente une « analyse » du CV anonyme pour le moins croquignolesque. Selon l'auteur, le CV anonyme, ce serait demander aux personnes victimes de discriminations de cacher leur identité à un potentiel employeur. Rassurons Monsieur Lozés, manifestement tourmenté par cette perspective : le CV anonyme serait anonyme pour tout le monde et non pas pour les seules personnes susceptibles d'être discriminées. D'ailleurs, si le CV anonyme ne l'était que pour les personnes susceptibles d'être discriminées, il serait non pas une aide pour décrocher un entretien d'embauche mais un stigmate absolu. Il est par ailleurs soutenu que le CV anonyme serait un « mensonge », une volonté - honteuse - de cacher son identité. Plaisante analyse... Les dizaines de millions de personnes qui ont dans notre pays passé des examens ou des concours ont eu à anonymiser leurs copies afin, justement, que la notation ne soit pas fonction d'informations personnelles sur le candidat. Il ne semble pas que cette pratique ait provoqué de traumatismes majeurs dans notre pays... Et pour cause : cela renvoie tout simplement à une logique d'objectivation. Quand on note une copie, on ne note pas une personnalité mais la qualité de la copie. Eh bien, lorsqu'un employeur sélectionne un CV, il doit le faire sur la base des compétences requises pour occuper le poste à pourvoir et non sur la couleur de peau du candidat ou sur un quelconque autre critère étranger aux compétences recherchées. La question du CV anonyme est particulièrement importante en France, c'est-à-dire dans un pays où la pratique consiste à demander sur un CV des informations qui, pour l'essentiel, n'ont qu'un rapport éloigné avec les compétences requises. Par exemple, le fait de devoir mettre une photo sur un CV entretient quel rapport avec la question des compétences ? Notons d'ailleurs qu'il serait inconcevable aux Etats-Unis qu'une société ose demander un CV accompagné d'une photo ! L'objectivation des procédures d'embauche que le CV anonyme faciliterait n'est certes pas « la » solution miracle mais elle permet à toute une série de populations - discriminées en fonction de leurs origines, de la consonance de leur nom, de leur adresse, de leur sexe ou de leur apparence physique - de passer l'étape de la sélection des CV et donc de pouvoir défendre leurs chances au cours de l'entretien d'embauche. Remarquons par ailleurs que faciliter par cette méthode des rencontres qui n'auraient sinon jamais eu lieu permet aussi de confronter celui qui nourrit des préjugés aux personnes sur lesquelles il projette ces derniers. Et c'est d'ailleurs ce mécanisme qui fait que, selon toutes les études menées sur le sujet, le CV anonyme est efficace en termes de lutte contre les discriminations à l'embauche. En affirmant le contraire (car l'article que nous commentons ici explique que la méthode du CV anonyme est inefficace), Monsieur Lozés ment-il ou est-il ignorant de ces études ?

 

En outre, pour appuyer son analyse en faveur des statistiques ethniques, Monsieur Lozes explique que ces dernières permettraient de mettre en lumière des discriminations indirectes qu'il associe au « plafond de verre », c'est-à-dire cette réalité qui fait qu'à un moment de leur parcours professionnel les personnes discriminées sont bloquées dans leur évolution de carrière. Or, ce fameux « plafond de verre » que Monsieur Lozes évoque relève pour l'essentiel de discriminations directes ! Rappelons donc à Monsieur Lozes à quoi correspond une discrimination indirecte : il s'agit d'une discrimination qui résulte de l'application d'une mesure apparemment neutre mais qui frappe en réalité un groupe particulier de la population (par exemple, réduire l'embauche de sapeurs-pompiers aux personnes mesurant plus de 1m70 relèverait d'une discrimination indirecte à l'encontre des femmes).

 

En évoquant le fait que Monsieur Lozes était pro statistiques ethniques, on pourrait me dire « Mais non ! Il écrit qu'il est contre ! Il dit qu'il est favorable non pas aux statistiques ethniques mais aux statistiques de la diversité ! ». Piteux cache-sexe en réalité. Car revient la question essentielle : sur quels critères seraient basées ces fameuses statistiques de la diversité ? Chez Monsieur Lozes, représentant auto-proclamé des « associations noires de France » - dont il serait utile de lui demander une liste actualisée... -, la base est ethno-raciale. Et le fait de demander, en plus, aux gens qui répondraient à ces fameuses statistiques leur âge, leur sexe ou toute autre information n'y change rien.

 

Mais ce terme même de diversité est tout à fait intéressant. Car Monsieur Lozes correspond à ce courant qui voudrait remplacer la logique de lutte contre les discriminations par la promotion du concept de diversité. Conséquence de cette « mutation », qui est loin d'être simplement sémantique : la « diversité » n'est en rien un concept juridique - et ne sera jamais définie comme tel - et n'ouvre donc aucun droit. Au contraire de l'égalité, concept juridique clairement défini et permettant la définition de droits précis et sanctionnables. D'ailleurs, toutes les entreprises que SOS Racisme a fait condamner pour discriminations raciales ont comme par hasard été prises d'une adoration soudaine pour le concept de « diversité »... En outre, on voit bien que la notion de diversité renvoie à une théorie du « reflet ». « Puisque je suis à la tête d'une communauté qui pèse autant de pour cent, j'ai le droit d'être au Gouvernement pour la représenter » : voilà quelle pourrait être la maxime des promoteurs de ce concept qui ont la désagréable tendance à se servir des discriminations que subissent les « leurs » pour monter, eux, un barreau supplémentaire sur l'échelle sociale. Une conception que SOS Racisme combat car le but de l'antiracisme, ça n'est pas de permettre la promotion de quelques « happy few » mais de faire en sorte que chacun, quelle que soit son origine, dispose de toutes les opportunités qu'offre notre société.

 

Mais au-delà de ces disputes philosophico-sémantiques, il faut bien connaître la réalité des discriminations pour les combattre nous diront des gens sincères. Eh bien pas forcément ! Prenons un exemple : il y a aujourd'hui en France 6,5 millions d'emplois fermés aux étrangers extracommunautaires. Il s'agit d'une discrimination légale dont l'abolition - que nous réclamons - relève d'une décision politique et non d'une quelconque étude chiffrée. Mais est-il alors inutile de connaître la réalité des discriminations ? Certes pas ! La recherche dans ce domaine est fort utile car elle permet d'approcher l'ampleur du phénomène, la nature des processus à l'œuvre et l'approche de l'efficacité de certaines mesures qu'il conviendrait de prendre. Alors, pourquoi pas les statistiques ethniques dans ce cas ? Pour au moins deux raisons.

 

Tout d'abord, il faut bien comprendre ce qui se cache derrière l'offensive actuelle. Et, sans doute malgré lui, Monsieur Lozes ne peut s'empêcher, dans son article, de trahir sa pensée. En réalité, il ne s'agit absolument pas de connaître l'état des discriminations mais bien de compter de façon exhaustive différentes parties de la population, parties dont les contours renverraient à l'ethnie. A cet égard, l'exemple donné dans l'article de la communauté juive qui, elle, aurait les moyens de savoir combien elle « pèse » est assez parlant, en sus de cet esprit envieux et malsain que l'on rencontre chez tous ceux qui promeuvent la structuration communautaire de notre pays. Et derrière, toujours ce même but mal caché : « Je représente une communauté qui pèse tant de pour cent de la population et donc, reconnaître pleinement cette communauté, c'est me reconnaître moi. »

 

Ensuite, la question de la mesure est fondée généralement sur la méconnaissance ou sur le mensonge. Car il est possible aujourd'hui en France de connaître l'état des discriminations pour peu que l'on multiple les études sur le sujet ! Le problème n'est donc pas tant de modifier le cadre légal de la collecte des données que de promouvoir les études dans un domaine trop longtemps délaissé. A cet égard, Monsieur Lozes ferait bien de s'intéresser au sous-financement chronique et majeur de la recherche en sciences humaines. Car, en matière de cadre légal, il n'est guère besoin d'instaurer la dimension ethnique pour pousser les études plus loin. Même les chercheurs favorables aux statistiques ethniques reconnaissent que la référence au pays d'origine ou l'utilisation de la consonance du nom permet, sur des populations d'une certaine taille, de connaître l'état des discriminations raciales. Et le fait que le patronyme « Lozes » ne soit pas comptabilisé comme un patronyme à consonance extra-européenne est sans doute, puisque Monsieur Lozes s'en émeut, une atteinte inestimable à la personne de l'auteur mais est d'une incidence nulle sur la validité des statistiques.

 

N'y a-t-il pas hypocrisie à parler du pays d'origine et de la consonance du nom et non d'une origine ethno-raciale ? Non, car nous sommes là sur deux conceptions fort différentes. Dans le cas du pays d'origine ou de la consonance du nom, on se situe sur la collecte de données objectives. Sur l'origine ethno-raciale, on se situe sur le terrain identitaire. Or, demander de façon exhaustive et répétée (c'est-à-dire dans le recensement pour être clair !) aux personnes de se déterminer sur un spectre ethno-racial, c'est - alors que cela n'a aucune utilité en matière de lutte contre les discriminations - pousser la population à racialiser son identité et à la figer alors qu'une des grandes forces de la France, c'est précisément que les identités y sont fluides et qu'elles sont avant tout fondées sur une référence à une citoyenneté politique. Evidemment, dans une telle conception, il n'y a pas de communauté infranationale aux contours délimités et dont certains pourraient se prétendre les « représentants ». Dans un tel système, ceux qui rongent leur frein de n'avoir pu accéder de plain-pied au cénacle de la bourgeoisie nationale ne peuvent guère se rabattre sur la stratégie consistant à se construire comme des bourgeois communautaires allant dealer leurs places avec les élites discriminantes en place ! Une perspective dont on veut bien admettre qu'elle puisse jeter l'effroi chez certains « stratèges » communautaires mais qui ne doit, du point de vue de la République et de ses valeurs, provoquer que le plus profond des désintérêts.

 

Tout ce débat sur la « diversité », les « statistiques ethniques » a tout de même des conséquences, et pas des plus heureuses. Car ceux qui, comme Monsieur Lozes, utilisent la souffrance des gens en leur disant « On ne peut rien faire contre les discriminations tant qu'on ne comptera pas », auront en tout cas permis une chose stupéfiante : il ne se passe quasiment rien de majeur contre les discriminations dans notre pays puisque les élites en place - et notamment les pouvoirs publics - ont trouvé là la légitimité d'une inaction gravissime. Et d'ailleurs, il est stupéfiant de voir une personne prétendant être intéressée par la lutte contre les discriminations expliquer, comme le fait Monsieur Lozes, que la question des réponses à apporter contre les discriminations doit être renvoyée à l'élaboration de données statistiques ethno-raciales. Tout à sa marotte, Monsieur Lozes, qui aime à se présenter comme un pourfendeur des immobilismes, nous dit en somme : « Il est urgent d'attendre ! ». Eh bien, à SOS Racisme comme dans beaucoup de secteurs de la société, nous disons : « Il est urgent d'agir ! ». Et ce d'autant plus que des dizaines de mesures qui seraient utiles pour lutter contre les discriminations sont parfaitement connues et ne sont pas mises en place qu'en raison des immobilistes qui trouvent avec ce débat fumeux sur les statistiques ethniques un délai inespéré à la poursuite de leur inaction.

 

Monsieur Lozes, dans son article, posait comme une évidence que nous poursuivions le même but. Pour tout dire, je ne suis pas d'accord. A SOS Racisme, nous avons comme objectif de lutter contre les discriminations et de participer à l'avènement d'une société post-raciale. Le rôle de petit apothicaire des races ne nous intéresse pas. Monsieur Lozes, lui, se situe dans une stratégie communautaire dans laquelle nous ne saurions nous reconnaître. Une stratégie d'autant plus désagréable qu'elle divise et qu'elle occulte, comme le montre à cet égard l'incapacité de Monsieur Lozes de replacer le débat contre les discriminations dans le contexte plus général des ruptures d'égalité dont sont victimes toute une série de catégories de la population dans notre pays. A croire que, chez notre auteur, la question des personnes d'origine maghrébine, des femmes, des populations ghettoïsées n'entre pas dans sa géographie mentale. Il faut dire que, trop occupé par sa stratégie fort personnelle, notre auteur est bien forcé de dépenser son énergie non pas à réfléchir à des fronts communs mais, comme nous l'avons montré, à tordre la réalité afin de la faire rentrer dans sa propre vérité. Toutes les avancées potentielles sont ignorées ou niées dans leur portée à partir du moment où elles n'entrent pas dans la dynamique de la constitution d'une « communauté noire ». Toutes les méthodes qui ont permis de faire avancer de façon majeure et spectaculaire le débat en France se trouvent contestées. A cet égard, la critique de l'action judiciaire est significative chez Monsieur Lozes alors même que cette stratégie est non seulement efficace (et a d'ailleurs poussé nombre d'entreprises, de façon préventive, à agir en matière de lutte contre les discriminations) mais mériterait d'être renforcée. Au mois d'octobre dernier, rencontrant à New-York John Payton (le Président de la branche juridique de la NAACP, la principale et plus ancienne organisation de lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis), je lui demandai quelle avait été la méthode qui avait permis avec le plus d'intensité de lutter contre les discriminations aux Etats-Unis. Sa réponse, sans une seconde d'hésitation : les procès ! Voilà une analyse utile à ceux qui vont chercher outre-Atlantique la légitimation de leur simplisme...

 

Ce que l'on peut souhaiter à Monsieur Lozes, après tout, c'est de gagner dans la maîtrise des sujets qu'il prétend aborder et d'être au clair sur le but qu'il poursuit, en ne confondant pas une stratégie personnelle avec le progrès des idéaux de justice et d'égalité.

 

Ce que l'on peut souhaiter à notre pays, c'est d'éviter les faux débats et les faux semblants et de se mobiliser pour exiger des pouvoirs publics des mesures immédiates et radicales de lutte contre les discriminations afin que les valeurs de la République deviennent une réalité pour tous et partout. L'immobilisme n'a que trop duré. Aux citoyens épris d'égalité de bousculer les archaïsmes !

 


 

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