Vent mauvais sur la Méditerranée: La fin de l'asile, c'est le déni de la vie même

Plus de 200 personnes se sont noyées, le 29 mars, dans le naufrage de leurs embarcations au large de la Libye. Un accident tragique qui s'ajoute à la litanie des migrants morts depuis que l'Europe a réajusté sa politique d'asile, passant de 85% d'acceptation dans les années 1990 à 85% de refus aujourd'hui.

Plus de 200 personnes se sont noyées, le 29 mars, dans le naufrage de leurs embarcations au large de la Libye. Un accident tragique qui s'ajoute à la litanie des migrants morts depuis que l'Europe a réajusté sa politique d'asile, passant de 85% d'acceptation dans les années 1990 à 85% de refus aujourd'hui.


 

 

Un « vent très fort » serait la cause, selon les autorités portuaires libyennes, du naufrage en Méditerranée de deux embarcations et de la disparition d'une troisième entre la Libye et l'Italie le 29 mars. Les cadavres de plus de 220 personnes ont été repêchés à ce jour et des dizaines d'autres sont encore considérées disparues, probablement englouties dans le canal de Sicile.

 

L'hécatombe continue donc, et le silence qui l'entoure aussi. L'accident, puisque c'en est un, s'inscrit dans une chaîne macabre déjà longue et mal connue dont les populations en déplacement sont les victimes, et les autorités politiques et administratives les responsables directs ou indirects. En août 2005, 535 migrants africains sont expulsés du Maroc vers l'Algérie et de là sont déportés en camion et abandonnés au milieu du désert entre Algérie et Mali ; on ne retrouve qu'une poignée de survivants. A Ceuta en septembre 2005, les policiers espagnols et marocains prennent eux-mêmes le droit de tirer sur des migrants qui tentent de passer la frontière : onze morts au moins cette nuit-là. Au Caire le 30 décembre 2005, cent-cinquante personnes sont tuées par la police égyptienne qui charge sur un campement d'un millier de Soudanais réfugiés, demandeurs d'asile ou de réinstallation dans un pays tiers, installés depuis plusieurs semaines face aux locaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dont le délégué régional a demandé l'intervention de la police pour évacuer le campement.

 

Jusque dans les années 1970, les personnes, nombreuses, qui auraient pu demander l'asile pour cause de persécutions, de guerre ou de craintes de violences (potentiellement des « réfugiés » selon la convention de Genève de 1951) n'utilisaient pas ce recours tout simplement parce qu'elles n'en avaient pas besoin : en Europe, en France notamment, les migrants trouvaient une reconnaissance et une place sociale comme travailleurs. Avec la crise économique, les crispations identitaires et nationalistes face au développement de la mondialisation, et avec les changements de la législation sur l'immigration, tout est devenu plus difficile, du point de vue du travail, de la résidence et de la liberté de mouvements, pour les étrangers venant des pays du sud. Progressivement, la mobilité internationale nord-sud voire sud-sud a été criminalisée. Maintenant la référence universelle à l'identité commune d'humains, et non plus à celle, sociale, de travailleurs immigrés est ce qui fonde leur droit à une mobilité internationale : un dernier recours en quelque sorte, pour pouvoir fuir, circuler ou émigrer - stratégie la plus réaliste (et pas forcément la plus désirée) du droit à la vie. Et voilà que le droit à l'asile à sont tour est réduit en quelques années à une peau de chagrin, passant de 85% d'acceptation des demandes d'asile en Europe au début des années 1990 à plus de 85% de refus au milieu des années 2000. La fin de l'asile est le mur auquel se heurtent maintenant tous ceux qui, ayant connu des persécutions, menaces, guerres larvées, violences diffuses ou ciblées (régionales, sexuées, ethniques, politiques, etc.) auraient, aux yeux de la convention de Genève de 1951, toute légitimité à demander et obtenir l'asile.

 

Les principaux pays européens refusent d'appliquer aujourd'hui cette convention. Ils voudraient le faire en silence, comme le montre la stratégie de l'« externalisation de l'asile » qui vise, depuis la fin des années 1990, à stopper les flux de personnes en déplacement en-deçà des frontières européennes, au Maroc, au Sénégal ou en Libye - principal partenaire de l'Italie dans le contrôle des flux migratoires. L'arbitraire de ces mises à l'écart est mal connu mais patent : ainsi plusieurs pays européens (dont la France) refusent de reconnaître le droit d'asile aux exilés irakiens, mais négocient avec plusieurs pays du Proche-Orient (moyennant quelques aides financières et la collaboration du HCR) pour que ceux-ci les reconnaissent « réfugiés » et les accueillent. Pays « tampons », asile « interne », « humanitaire » et « temporaire », « externalisation » : tels sont les mots-clés des politiques européennes contre le droit d'asile. Ce rejet des réfugiés est juste une des pièces d'un dispositif plus large qui remet en cause la liberté de circuler des citoyens, travailleurs et leurs familles venant des pays du sud globalement réduits à une masse d'indésirables. Ce qu'on ne mesure pas assez, mais qui se révèle lors d'événements apparemment exceptionnels, c'est que le rejet institutionnel des étrangers indésirables est immédiatement et concrètement « performatif » : ce qui est dit institue déjà la réalité, ici et maintenant. Dans un contrôle ou une traque d'étrangers anonymes, un policier se sentira naturellement « autorisé » à frapper un « Musulman clandestin » et un autre à tirer sur un « Africain sans papiers ». Performative et instituante, la politique des Etats contre l'asile induit chez ceux qui la mettent en œuvre le mépris, la violence raciste et le droit de laisser mourir, transformant les étrangers indésirables en vies « bonnes à jeter » (« wasted lives » pour Zygmunt Bauman). Et elle exige notre indifférence en punissant par la Loi ceux qui viennent en aide aux étrangers en situation irrégulière.

 

Face à la violence de cette conception excluante de la mondialisation, une autre pensée du monde existe et doit être entendue, celle qui rétablit la solidarité à l'échelle mondiale pour accompagner le repeuplement en cours de la planète. Enclenché dans un contexte de crises économiques, sociales, environnementales, et simultanément politiques, ce repeuplement nous mènera d'ici une cinquantaine d'années vers une autre carte du monde.

 

Mais cet horizon-là, empathique et apaisé, n'est pas celui de nos gouvernants. Aujourd'hui, un vent mauvais souffle sur la Méditerranée, sur les rapports nord-sud, sur la mondialisation. Ce vent porte une odeur de mort, dont les gouvernements européens et tous ceux qui conçoivent ou mettent en œuvre leur politique sont responsables, et pas seulement les « passeurs », la Libye... ou le mauvais temps.

 

 

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* Michel Agier est anthropologue à l'Institut de recherche pour le développement et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, membre du conseil d'administration de Médecins Sans Frontières, et du réseau Migreurop. Il vient de publier Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire aux éditions Flammarion.

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