Faux et usage de faux

«Nourrir la confusion, faire entendre au citoyen tout et son contraire»: la communication du gouvernement stérilise le débat public en allant jusqu'à cloner désormais les structures de la gauche, constate Michel Saint-Jean, physicien, directeur de recherches au CNRS, ancien membre du conseil d'administration de Sauvons la recherche.

«Nourrir la confusion, faire entendre au citoyen tout et son contraire»: la communication du gouvernement stérilise le débat public en allant jusqu'à cloner désormais les structures de la gauche, constate Michel Saint-Jean, physicien, directeur de recherches au CNRS, ancien membre du conseil d'administration de Sauvons la recherche.

 

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pave.jpgARF ou AERF ? «Labo des idées» ou «laboratoire des idées»? Le 21 septembre, naissait l'Association des élus régionaux de France, créée par Valérie Pécresse pour «inventer une nouvelle politique régionale, loin des polémiques stériles et des partis pris idéologiques». Une fréquentable et paisible «AERF» donc, constituée pour circonvenir l'ARF, l'Association des régions de France, réputée de gauche et donc forcément partisane. Similitude des acronymes, un simple hasard? On peut se poser la question car la ministre n'en était pas à son coup d'essai. Déjà en juin, pour «renouveler le débat public», elle avait fondé un «Labo des idées» présenté comme «un collectif ouvert à toutes les sensibilités politiques», pas gênée le moins du monde de plagier le «Laboratoire des idées» créée en 2008 par le Parti socialiste, son principal opposant politique.

Il ne faut pas s'y tromper. Ce n'est pas par manque d'imagination que la droite au pouvoir pille l'opposition. Ces «copier/coller» s'inscrivent au contraire dans une stratégie réfléchie destinée à égarer le citoyen, lui faire perdre ses repères. Après avoir privilégié l'usage systématique du mensonge, la communication gouvernementale s'applique désormais à nourrir la confusion, à faire entendre au citoyen tout et son contraire, à faire l'inverse de ce qu'elle déclare. Dans le bruit médiatique quotidien, une oreille distraite ne peut-elle pas facilement confondre les déclarations de l'AERF avec celles de l'ARF, les anayses des deux «Labo des idées»? Tout est bon pour entretenir la confusion des esprits et ainsi stériliser le débat public.

Il n'est pas la peine de revenir sur les petits manquements à l'honnêteté intellectuelle quotidiens ni sur les plus grandes contre-vérités de la droite gouvernementale. La supposée existence d'un bouclier fiscal inscrit dans la constitution allemande qui justifiait le nôtre ou le plus récent «malentendu» obligeant Angela Merckel à démentir publiquement une conversation concernant les Roms avec Nicolas Sarkozy n'en sont que des exemples parmi tant d'autres. Ces mensonges sont aujourd'hui si fréquents que les Français comme les dirigeants étrangers, après une période initiale de fascination, ne sont plus dupes. Le pouvoir sarkozien ment mais maintenant chacun le sait. Ainsi décrédibilisée, la droite tente désormais de tromper la population en brouillant les cartes.

Dès le début de son quinquenat, Nicolas Sarkozy avait initié cette stratégie. Citant Jaurès, Blum, Guy Môquet, il débauchait quelques pâles figures de la gauche pour en faire ses ministres d'ouverture et expliquait qu'«être président est un dur métier», faisant mine d'oublier que cette responsabilité est avant tout un engagement sur des choix politiques clairs. Pour avoir les mains libres, il fallait convaincre le citoyen qu'au nom de l'efficacité et de la modernité, seules les compétences des élus importaient désormais. Les choix partisans étaient déclarés obsolètes, le clivage droite/gauche ne relevant plus que d'une idéologie archaïque coupable.

Pour amplifier ce mouvement de mystification, les ministres étouffaient les critiques de l'oppositon en récupérant son vocabulaire et ses concepts pour en dévoyer le sens. Ainsi, alors que le plus puissant mouvement universitaire que la France ait connu depuis trente ans revendiquait le savoir, la collégialité, l'indépendance, Valérie Pécresse n'hésitait pas à reprendre à son compte ces valeurs cardinales du monde académique qui étaient absentes des réformes qu'elle engageait et ignorées dans sa lettre de mission signée par Sarkozy. Ses discours, sorte d'oxymores généralisés, louaient par exemple «la science, soif de connaître, de comprendre» alors que ses réformes réduisaient l'enseignement à un transfert de compétences et la recherche à l'innovation. Pécresse y glosait l'autonomie alors que sa loi Libertés et responsabilités des universités (LRU) n'avait d'autre objectif que le pilotage bride courte des universitaires par l'Etat et ses agences de financement.

Que ce soit pour la réforme hospitalière, la carte judiciaire ou les autres réformes engagées par ce gouvernement, tous les ministres ont utilisé cette même méthode. Tout récemment, Rama Yade vient même de se déclarer favorable à une sorte «d'allocation d'autonomie pour les jeunes», une vielle revendication des Jeunes socialistes reprise par le PS. Comment un électeur, si bien intentionné qu'il soit, pourrait-il dès lors s'y retrouver? En lisant ou écoutant de longues et précises explications? Le format court des médias actuels l'interdit le plus souvent. La droite gouvernementale exploite cette incommensurabilité. Elle sait qu'asséner un mensonge est instantané tandis que faire émerger la vérité réclame d'autant plus de temps que les informations déversées sont nombreuses et contradictoires. Alors elle inonde les médias de discours divers et variés, n'ayant aucune crainte de malmener la vérité et la cohérence.

Aujourd'hui, la stratégie de la droite s'est encore affinée. Elle ne parle plus de ses positions institutionnelles officielles avec un discours antonymique à sa pratique; elle porte désormais un discours de droite depuis des structures dont les noms ressemblent à s'y méprendre à celles de la gauche. Il conviendra dès lors d'être très attentif aux déclarations et communiqués émanant de l'AERF, du «Labo des idées» ou d'autres officines qui ne vont pas manquer de voir le jour dans les mois qui viennent. Ils nous faudra rester vigilants et dénoncer énergiquement ces manipulations pour qu'un véritable débat démocratique puisse réellement s'instaurer sur les sujets qui engagent le pays.

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