Faire de la Défense un territoire utile au Grand Paris

Mireille Ferri, vice-présidente de la région Ile-de-France et vice-présidente de son Institut d'aménagement et d'urbanisme, interpelle la nouvelle présidente de l'Epad sur l'avenir du quartier d'affaires.

 

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pave.jpgJoëlle Ceccaldi-Raynaud, députée-maire UMP de Puteaux et ancienne suppléante de Nicolas Sarkozy à l'Assemblée nationale, vient d'être élue à la tête de l'EPAD, suite au retrait très médiatisé de Jean Sarkozy. Seuls les commentaires rappelant qu'elle est la fille de Charles Ceccaldi-Raynaud, titulaire du poste dans les années 80 et 90, soulignent que les Hauts-de-Seine conservent cette culture politique particulière où les présidences se transmettent en héritage entre quelques familles de droite.

Mais l'essentiel n'est pas là : le projet de fusion entre l'EPAD et l'EPASA intéresse la nouvelle Présidente, qui a déjà annoncé sa candidature pour le nouvel organisme. Il est utile de saisir quelques-uns des enjeux politiques qui se jouent en coulisse et de rappeler leur impact négatif sur l'attractivité du «Grand Paris», faute de servir un projet métropolitain.

Rappelons d'abord les motifs qui avaient conduit le Conseil municipal de Puteaux à voter à l'unanimité contre les deux projets de décrets relatifs à l'aménagement du quartier d'affaires de La Défense. Dans un communiqué, la majorité présidentielle, dirigée par Joëlle Ceccaldi-Raynaud, avait expliqué : « la ville de Puteaux déplore que les projets de décrets aient été communiqués, en plein cœur de l'été, élaborés sans concertation préalable des communes concernées ». Elle regrettait également que « le périmètre de l'opération d'intérêt national (OIN), modifié dans le décret, [soit] redéfini sur la ville de Puteaux sans cohérence avec la réalité physique du territoire communal ». Le 13 octobre dernier, le conseil municipal de Courbevoie, également à majorité UMP, s'était également prononcé à l'unanimité contre ces projets. Les élus de la majorité présidentielle dénonçaient clairement à la fois la manière dont la cohérence territoriale et les volontés des élus n'avaient pas été pris en compte. Rappelons aussi que ces votes, consultatifs, auxquels ont participé les conseils municipaux des villes concernées (Courbevoie, Puteaux, Nanterre), étaient une étape avant le passage de ces décrets devant le Conseil d'Etat. Un premier décret porte sur la fusion de l'Etablissement public d'aménagement de La Défense (Epad), qui recouvre les 160 hectares du quartier d'affaires, avec l'Etablissement public d'aménagement Seine-Arche (Epasa), chargé d'urbaniser 320 hectares sur la zone voisine de Nanterre. L'autre décret élargit le périmètre « d'intérêt national » administré par l'Etat à d'autres portions de Nanterre et de La Garenne-Colombes.

Pourquoi un tel empressement à fusionner les deux établissements publics ?

Tout ou partie de la réponse repose dans le fait que la fusion des deux établissements permettra de mutualiser les risques tout en privatisant les bénéfices, alors même que l'Etat s'avère en grande difficulté pour tenir ses engagements, politiques et financiers. L'Etat avait justifié, il y a deux ans, l'institution d'une nouvelle tour à La Défense par la volonté d'utiliser la plus-value qui en découlerait pour financer les investissements nécessaires dans les transports collectifs. Dans les négociations avec les collectivités territoriales concernées, les Préfets s'étaient engagés à financer les Ponts de Seine Amont et à soutenir la reconversion industrielle de Seine Aval. Depuis lors, la crise financière et économique est passée par là, mettant à mal le modèle de développement incarné par La Défense ... et le montage financier espéré par l'Etat. La Défense se retrouve victime de son hyperspécialisation dans l'immobilier de bureaux. Et il semble bien que l'EPAD n'ait plus un budget disponible à la hauteur des engagements pris par l'Etat. Dès lors, la fusion avec l'EPASA et le projet d'élargissement du quartier correspondent avant tout à la volonté de trouver des ressources pour ces financements complémentaires. La stratégie de l'Etat dépend de fait des opportunités de court terme en termes de captation de ressources additionnelles ; et malgré l'évolution des modèles d'attractivité, accélérée par les leçons de la crise, « l'Etat-stratège » ne fait pas évoluer ses choix de développement territorial en fonction de ce que l'on connaît aujourd'hui des systèmes métropolitains.

Le récent rapport de la Délégation interministérielle à la compétitivité et à l'attractivité des Territoires (DIACT), intitulé Concevoir l'aménagement du territoire comme une démarche de progrès, insiste, fort à propos, sur la nécessité de combiner la «polarisation» (la concentration d'activités comme à La Défense), avec la «connexion» (qui permet de relier les entreprises et la population pour concilier cohésion économique et cohésion sociale), et la «coopération» (pour permettre les économies d'échelles et les synergies d'action, créatrices d'efficacité organisationnelle). Il dénonce la fragmentation des territoires et souligne le besoin de travailler simultanément sur la qualité de vie, les services de proximité et l'égalité d'accès. Le projet de La Défense demeure en l'état très en retrait par rapport à ces préconisations : il risque d'aggraver la mono fonctionnalité et la segmentation des territoires, d'empêcher toutes les continuités, les complémentarités, les mobilités douces, l'intensité urbaine.

Il reste à évaluer si le projet prend en compte les besoins des Franciliens ainsi que ceux des entreprises qui vont devoir être courtisées (à quel prix et à quelles conditions ?) pour pouvoir être attirées.

Les polémiques ne manquent pas : certains dénoncent le fait qu'il cumule un caractère d'illégitimité (car il s'oppose aux lois de décentralisation) ; d'inefficacité (car il ne prend pas en compte les mutations actuelles en matière d'économie et de société à l'échelle métropolitaine) ; et de dangerosité écologique (car il ne répond pas aux défis environnementaux, et ne tient pas compte des lois Grenelle ni des engagements que la France va prendre lors du sommet de Copenhague).

Les affaires et la finance ne sont pas l'apanage du quartier de La Défense mais concernent tout l'Ouest parisien. Et en réduisant les inégalités Est-Ouest, le renforcement de l'Est francilien permettrait de ne pas engorger davantage les réseaux de transport à l'Ouest. La compétitivité et l'attractivité métropolitaines exigent une approche globale bien plus intégrée des dynamiques territoriales. Un quartier d'affaire politique peut devenir tout petit à l'échelle de la métropole s'il ne prend pas en compte les interactions avec les autres territoires qu'il impacte et dont il dépend. Dans ce contexte, la nouvelle Présidente restera-t-elle sur sa ligne initiale exprimée lorsque la Présidence était promise à un autre et pour longtemps ? Ses premières déclarations n'en laissent rien penser.

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