Enseignement supérieur: remettre les cartes sur la table

Pour Jean-Frédéric Schaub (EHESS), le système dual universités-grandes écoles à la française rend illusoire la réforme de l'enseignement supérieur en cours.

Pour Jean-Frédéric Schaub (EHESS), le système dual universités-grandes écoles à la française rend illusoire la réforme de l'enseignement supérieur en cours.

Une convergence.

 

Soient deux paragraphes, tirés de deux tribunes publiées le même jour dans Le Monde (édition datée du 05/02/2009) :

 

1) « Animer des groupes pléthoriques de TD ou donner un cours magistral dans un amphi bondé d'étudiants plus ou moins motivés n'a rien d'exaltant lorsqu'on sait que, malgré le tutorat et sans faire preuve d'une grande sévérité de notation, de 50 % à 90 % des étudiants de première année échoueront. Et ce, faute d'avoir été bien orientés, ce à quoi la loi LRU permet aussi de remédier grâce à la procédure de préinscription qu'elle institue. La refuser, comme certains le voudraient, c'est continuer à accepter que 40 % des lycéens - les meilleurs - soient happés par les filières sélectives performantes et débouchant sur l'emploi (BTS, IUT, classes préparatoires et grandes écoles, etc.) et que les universités en soient réduites à faire du social et à feindre de trouver normal que le bac soit le premier grade de l'enseignement supérieur. »

 

 

2) « Voilà quarante ans que l'université répond à des demandes sociales de plus en plus lourdes : l'objectif de 80 % d'une classe d'âge au baccalauréat a fait croître de manière continue les effectifs dans les facultés ; devant l'augmentation du chômage, davantage de jeunes cherchent dans les universités des formations qui les mènent au monde du travail. Nous avons affronté ces demandes, positives et négatives, comme autant de défis, en l'absence de modification structurelle adaptée, sans que jamais soient réellement remises en cause la séparation entre grandes écoles sélectives et bien dotées et universités ouvertes à tous mais misérables, ni l'insuffisance du financement public par étudiant à l'université, nettement inférieur à la plupart des pays de l'OCDE. »

 

Le premier texte est signé par Jean-Robert Pitte, qui fut président de l'Université Paris-IV et qui soutient la politique conduite par Valérie Pécresse, le second par Mathieu Brunet, Jean-Louis Fournel, Laurence Giavarini, Annelise Nef, porte-parole de l'association Sauvons l'Université, qui s'opposent aux réformes en cours.

 

Ainsi, à partir de positions diamétralement contraires, au moins un point d'accord se dégage de leurs analyses : l'impuissance de l'université à bien remplir ses missions d'articulation étroite entre recherche et enseignement supérieur tient au fait que le système repose sur une structure duale qui prive celle-là de la présence des meilleurs étudiants de chaque cohorte de bacheliers, du moins dans les domaines des sciences et des sciences sociales.

 

Les deux vitesses.

 

On peut souscrire à nombre d'arguments développés par les universitaires, lorsqu'ils s'opposent, qui aux pouvoirs nouveaux conférés aux présidents des universités dans le cadre de la LRU, qui au télescopage des masters et de la préparation des concours du second degré, qui au décret sur le statut des enseignants-chercheurs, qui -bien moins nombreux- à la conversion partielle du CNRS en « agence de moyens », qui au principe ou aux procédures de l'évaluation gérés par l'Agence nationale pour la recherche et par l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement.

 

Mais il est un slogan dont le sens paraît mystérieux tant il semble faire fi des fonctionnements réels de l'enseignement supérieur : c'est celui qui met en garde la société française contre le risque de création, par l'actuel gouvernement, d'un « système à deux vitesses ».

 

 

Questions.

 

De quoi héritent, en effet, les ministres, leurs cabinets et leurs directions centrales, les recteurs, les présidents d'université, le corps professoral et les centaines de milliers d'étudiants ?

 

  • d'un mécanisme qui détourne le quart des bacheliers les mieux notés en direction de classes préparatoires pluridisciplinaires des lycées, privant de fait les premiers cycles universitaires des meilleurs étudiants de chaque génération.

  • d'un réseau d'écoles d'ingénieurs et d'écoles de commerce, complètement extérieur à l'université, d'où sortent la plupart des cadres d'entreprise.

  • d'un circuit de formation des hauts fonctionnaires qui passe par les Instituts d'études politiques, puis par l'Ecole nationale d'administration. Il assure la reproduction du principal vivier des hommes politiques, qui ont en partage le fait de n'avoir jamais fréquenté l'université.

  • d'un mode dominant de sélection des docteurs en vue de l'exercice des responsabilités d'enseignants-chercheurs par le filtre de l'agrégation du second degré.

  • d'une ventilation des recrutements entre enseignants-chercheurs et chercheurs des organismes qui, dans un grand nombre de disciplines, est devenue illisible.

  • d'une assise budgétaire et institutionnelle permettant d'octroyer du temps sabbatique de recherche aux universitaires qui paraît dérisoire au regard des besoins.

 

On peut bien sûr objecter que ce système à deux vitesses bénéficie indirectement à l'université. On trouve tant d'anciens élèves des classes préparatoires et des grandes écoles parmi les universitaires qu'au fond toutes les institutions y gagnent ! La recherche conduite dans les UMR, avec les apports du CNRS et des autres organismes, en personnels et en crédits, contribue au prestige des universités là où elle se déploie, dira-t-on aussi.

 

 

Une utopie ?

 

Et pourquoi donc l'université ne bénéficierait-elle pas directement des avantages de la sélection et de l'encadrement pluridisciplinaire offert par les classes préparatoires ? Et pourquoi donc faut-il que les formations les plus performantes d'ingénieurs et de cadres d'entreprise demeurent extérieures à l'université ? Et pourquoi donc nos hauts fonctionnaires ne seraient-ils pas formés dans les facultés de droit, de sciences politiques et d'économie, comme n'importe où ailleurs ? Et pourquoi donc la préparation aux concours du second degré demeure-t-elle une des épines dorsales des stratégies de recrutement des départements de disciplines à concours ? Et pourquoi donc des programmes de recherche qui portent sur des domaines enseignés partout donnent-ils droit à des carrières de chercheurs non enseignants ? Et pourquoi donc l'Institut universitaire de France, les délégations CNRS et les semestres sabbatiques des universités sont-ils si loin de couvrir les besoins ?

 

Questions utopiques que les opposants aux réformes actuelles ne souhaitent pas toujours poser. La communauté universitaire se tient devant deux fronts : contester une réforme que la recherche d'économies budgétaires décrédibilise et réformer l'existant qui est le système dual le plus inégalitaire que l'on puisse imaginer.

 

Le système à deux vitesses, en tout cas, n'est en aucun cas le fruit de la politique Darcos-Pécresse : c'est celui qu'ils ont trouvé en arrivant. C'est aussi lui qui rend illusoire le principe de l'autonomie, s'il n'est pas inscrit dans une véritable refondation du système. La simple dévolution de responsabilités académiques et infrastructurelles à des présidents d'établissements pourrait être sans aucun effet bénéfique. L'Etat, depuis deux siècles, légitime et reconduit un système dual, qui oppose les universités à tous les autres types d'établissements d'enseignement supérieur. Si deux vitesses il y a dans notre paysage universitaire, ce n'est pas au marché ou à l'idéologie de l'actuelle majorité qu'on le doit, mais à l'héritage historique de l'instruction publique française. La critique de l'action des ministres serait encore plus fondée, si elle partait sincèrement de ce constat.

 

Fragilités de la réforme

 

Une autonomie dévolue aux présidents d'université devait se substituer au double système de la liberté académique locale et de contrôle académique national. Loin d'une véritable mise en concurrence qu'appellent certains, ou d'une vile « marchandisation » que rejettent d'autres, ce transfert de responsabilités est interprété comme l'intronisation de notabilités de sous-préfecture. Par elle-même, selon ses détracteurs, elle ne peut ni accoucher d'une identité spécifique et reconnaissable pour chaque université, ni offrir les garanties de la gestion planiste venue du passé. À cet égard, la façon dont la Conférence des présidents d'université semble s'être coupée de la base de ses mandants est frappante.

 

La méfiance de tous contre tous, dans un système fondé sur l'entre-soi local, imposait non seulement une confirmation nationale, par le Conseil national des universités, mais encore justifiait l'exigence pour les candidats aux postes de maîtres de conférence d'avoir obtenu un des deux concours du second degré. Et, de préférence, l'agrégation. Gage de sérieux , ou façon de filtrer les cas trop grossiers de clientélisme? Manifestation de méfiance à l'égard de la formation doctorale qui ne suffirait donc pas à former de bons enseignants-chercheurs ? Désir de maintenir un lien organique fort entre enseignement secondaire et enseignement supérieur ? Quelles que soient les raisons invoquées, l'attachement à la préparation aux concours dans l'enseignement supérieur fédère depuis la droite universitaire la plus marquée jusqu'à la gauche la plus radicale. Dont acte. La mastérisation des concours a uni les contraires en un front commun.

 

La réforme du statut des enseignants-chercheurs propose une modulation des services. Le métier appelle plusieurs compétences : l'enseignement, la recherche, l'administration de la politique scientifique. Certains ont plus de penchant pour ceci que pour cela. Ces équilibres changent au cours d'une carrière, c'est-à-dire d'un parcours personnel. Des formulations malheureuses ont accrédité l'idée que la surcharge d'enseignement serait la sanction d'une impuissance de recherche ou d'écriture. Ces expressions ont blessé. Ceux qui peinent à publier en général ; ceux qui choisissent un rythme d'écriture qui s'écarte du modèle inadapté de la « publication de résultats » ; ceux qui aiment enseigner. Dans la logique de l'autonomie, ce sont les présidents nouvelle manière, dont tout le milieu qu'ils administrent se méfie désormais, qui décident de la ventilation des services. Là encore, la mobilisation des professeurs de droit, qui ne se sont guère signalés ces dernières décennies par leur réactivité anti-ministérielle, est un symptôme de la généralisation de la défiance.

 

 

Les universitaires humiliés.

 

Les universitaires en ont assez de se voir opposer l'argument selon lequel ils ne sont jamais évalués. C'est un argument polémique et une contrevérité. Leur progression de carrière, l'obtention au choix d'une « prime d'encadrement doctoral et de recherche », l'acceptation de leurs articles dans des revues de niveau international, la publication des ouvrages qu'ils proposent aux grandes maisons d'éditions, les invitations qui leur sont adressées de l'étranger, le choix que font les étudiants de leurs directeurs de master et de doctorat, les projets de recherches financés sur appels d'offre (par les régions, les grandes métropoles, les ministères, les actions concertées internationales, le mécanismes européens, etc. bien avant la création de l'ANR) : autant de mécanismes par lesquels le milieu des enseignants-chercheurs est clivé, classé, hiérarchisé, ventilé ! On connaît les bons, on connaît les mauvais. Avec ou sans agence nationale. L'évaluation que conduit aujourd'hui l'AERES porte, pour l'essentiel, sur les performances de gestion des structures collégiales qui organisent le milieu professionnel des universitaires. Mais le malentendu est durablement installé.

 

La règle du non-remplacement, poste pour poste, des départs à la retraite, comme dans le cas de la réforme (ajournée ? avortée ?) des lycées, obture les canaux de discussion. L'argument de Valérie Pécresse suivant lequel les neuf cents emplois non remplacés seraient pris exclusivement sur les personnels administratifs ne peut rassurer professeurs et étudiants, car il signifie que les enseignants se trouveront mécaniquement astreints à effectuer les tâches administratives pour lesquelles les vrais professionnels seront manquants.

 

Depuis l'éviction, dans des conditions honteuses, de Bernard Larrouturou, le CNRS semble soumis à un jeu ésotérique de luttes d'influences politiques ou claniques. Il paraît avancer en titubant comme une volaille décapitée. Son évolution zigzagante n'est pas faite pour rassurer ceux qui aiment cet organisme, ni même pour satisfaire ceux qui souhaitent ouvertement sa disparition.

 

Un président-la-provoc'

 

Toutes les conditions d'un déferlement des éléments sont donc rassemblées. Le discours que le président de la République a émis en public le 22 janvier et qui demeure crânement disponible sur le site du palais de l'Elysée, en manifestant un mépris renversant à l'égard de l'université, désarme les derniers partisans d'une conciliation possible. Ce texte ne dit pas grand-chose, mais c'est la vulgarité de son ton et la médiocrité de sa langue qui font tout. Comme on dit, dans ce cas, la forme est bien le fond. C'est une déclaration de rupture. On rêve d'un commentaire de la prose présidentielle par un de nos plus grands spécialistes de la rhétorique française. Tiens, par exemple, par Marc Fumaroli !

 

 

Fin de partie ?

 

Un nuage lourd flotte au-dessus du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche. Ces jours-ci, peut-être va-t-il se déchirer. Difficile de prévoir ce que cette tempête parfaite va emporter. Peut-être tout ce qui s'est fait depuis deux ans.

 

L'université en sortira-t-elle grandie ? Comment le savoir, puisqu'elle demeure toujours aussi coincée entre le système des grandes écoles et celui des organismes de recherche, qu'elle l'était quand Claude Allègre avait essayé à faire bouger les lignes ?

 

C'était sous le gouvernement de Lionel Jospin.

 

 

 

 

Jean-Frédéric Schaub

Directeur d'études

Ecole des hautes études en sciences sociales

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