Profiter de l'emprunt pour relancer l'échelon local

Le grand emprunt national est l’occasion de donner aux territoires les moyens de leurs ambitions économiques, écrit l'économiste Pierre Larrouy.

Le grand emprunt national est l’occasion de donner aux territoires les moyens de leurs ambitions économiques, écrit l'économiste Pierre Larrouy. De quoi, selon lui, revivifier le tissu industriel local et faire émerger de nouveaux modes de gouvernance.

 

 

Le contexte de crise économique, de refonte des territoires et d'annonce d'un emprunt national impose une réflexion urgente sur la création de nouveaux leviers de développement économique. L'emprunt national doit certes associer toutes les énergies du terrain, y compris les plus petites dés lors qu'elles sont tournées vers l'innovation et animées par la volonté de fabriquer le futur industriel et économique, social et culturel des territoires et de la France. Mais plus encore, l'emprunt national doit soutenir l'initiative territoriale sous la forme de nouveaux pôles de développement d'initiative locale, des pôles de complémentarité différents des pôles de compétitivité par la discontinuité spatiale et thématique qui les caractériserait. Cela répondrait aux exigences de la décentralisation et de la démocratie locale, renforcerait la cohésion sociale et garantirait plus sûrement le succès de cet emprunt. Pour cela il faut réserver une part significative de l'emprunt à ces objectifs.

 

Deux anciens premiers ministres et non des moindres, le fils prodige Alain Juppé et le fils prodigue Michel Rocard, ont été réunis sous l'étendard de l'avenir du pays. L'enjeu justifie ce duo d'exception. Ne s'agit-il pas d'engager le futur de plusieurs générations dans un contexte de crise mondiale profonde ? Pourtant quelques doutes légitimes surgissent. Nous découvrons l'immense chantier à entreprendre pour transformer le pays. Dans un contexte d'endettement record de l'Etat, ce chantier justifie la prise de risque d'un tel emprunt même si pour l'heure il faut remarquer qu'on ne sait pas grand chose de son montant, de sa rémunération et des modalités précises de sa gestion. On peut s'étonner aussi de l'écart entre la dramatisation de la situation actuelle adossée à un constat présenté comme inéluctable et les programmes politiques soumis il y a moins de deux ans aux citoyens lors de l'élection présidentielle ? Où étaient donc les experts qui aujourd'hui occupent les espaces médiatiques pour relayer ce constat inquiétant d'une France à la croisée des chemins de son avenir ? La crise financière mondiale qui aurait surpris tout le monde est-elle un alibi ou une cause première qui justifierait tout ?

Ne peut-on soulever quelques questions de bon sens ? La crise actuelle n'a-t-elle pas démontré les risques inhérents des systèmes fondés sur la globalisation, l'uniformisation et la négation des identités spécifiques ? Les territoires, la proximité et l'implication citoyenne n'apparaissent-ils pas, à la fois, comme des évidences trop ignorées et des absences anachroniques du scénario actuel ?

 

Où en sommes-nous de la refonte du capitalisme et du retour tant vanté de l'économie réelle ? Soyons justes Henri Guaino, le conseiller du Président de la République, n'a pas manqué d'ouvrir la malle aux trésors de « l'appel à projets ». Une foule de questions vient immédiatement: Qui appelle, d'où, avec quelle gouvernance ? Mais sa déclaration est intéressante. On ne peut manquer de se souvenir qu'il exerça la fonction de commissaire au Plan. Et si nous assistions au retour surprise du « plan » ?

L'appel aux énergies innovantes ne peut qu'être salué. Mais les enjeux ne sont-ils encore plus importants, plus essentiels ? Ne s'agit-il pas d'aller au-delà des projets individuels pour proposer une structuration territoriale de mobilisation de toutes les énergies potentielles ?

L'emprunt national pose la question de la cohésion sociale et donc du nouveau modèle économique dont on parle partout face aux effets dévastateurs de la crise financière. Le financement de l'emprunt par la mobilisation citoyenne qu'il induit doit susciter une adhésion reposant sur un fort ciment social, par l'affichage d'une démocratie nouvelle revivifiée et il nécessite, si ce n'est un consensus politique, du moins une association et un profond respect de toutes les forces politiques. Ceci passe en particulier par la mobilisation de l'ensemble des élus locaux, leur consultation et par l'octroi d'une part significative de l'emprunt pour financer les investissements correspondants à des initiatives territoriales. Une telle démarche correspond aux objectifs de la réforme constitutionnelle qui préconise cette association de tous les élus de terrain.

 

La crise économique a remis à la mode le fameux adage, « penser global, agir localement ». Plus généralement de nombreux économistes ont attiré l'attention sur la nécessité de repenser le rapport entre le local et le mondial. Paradoxalement la crise du capitalisme mondialisé souligne l'impératif de mieux prendre en compte les territoires. Ils sont au cœur de toutes les stratégies pour demain. Ce sont eux qui assurent la cohésion entre le citoyen et le système. Ils permettent la mobilisation des connaissances, des savoirs faire qui conditionnent de plus en plus l'activité économique. Ils sont les conditions de prise en compte d'impératifs environnementaux ou sociaux tels que la dépendance. Il ne s'agit pas de nier le contexte du marché mondial mais au contraire de proposer un rééquilibrage entre phénomènes de globalisation et développement des proximités. La crise financière a démontré le caractère implosif des systèmes d'uniformisation coupés des citoyens et des exigences de l'intérêt général.

 

Le contexte est favorable à une telle prise de conscience. La crise en montre la nécessité, le grand débat sur la réforme des territoires en pose les bases administratives. Tout invite à revisiter la place des territoires dans les nouvelles politiques industrielles. On remarque par exemple combien ces questions sont chaque jour un peu plus au cœur des problèmes de l'emploi. C'est ainsi que l'alliance ville-emploi préconise une territorialisation de la politique de l'emploi. La rationalisation apportée par la création du pôle emploi risque de s'enliser en l'absence d'une telle dimension de proximité. On constate également que ce sont les zones de tissu industriel diversifié et de forte implantation de Pme et de Tpme qui permettent d'amortir le mieux l'accélération du chômage.

 

Ce serait donc une preuve, à la fois de volonté réformatrice du capitalisme pour remettre l'initiative humaine au cœur du système et de franchissement d'un cap nouveau de démocratie de proximité dans la réforme des territoires en discussion, que d'associer au plus près les territoires et leurs élus à la dynamique de l'emprunt national qui entend créer les fondations d'un projet ambitieux pour la France.

Il ne faut pas confondre initiative territoriale et territorialisation des politiques nationales. Les pôles de compétitivité restent les bras armés de l'intervention de l'état. Malgré leur utilité ils conduisent à des risques de spécialisation locales excessive et d'abandon de potentialités du terrain laissées de côté par une dynamique tirée par les unités leaders du pôle et par les impératifs nationaux.

Nous proposons la création de pôles de complémentarité susceptibles d'apporter une souplesse et des leviers d'actions nouveaux aux acteurs de terrain. Ils interviendraient sur la base d'initiatives territoriales correspondant aux richesses existantes, à la culture du terrain et à des facilités d'association qui ne seraient pas limitées par la continuité territoriale ou la trop grande spécialisation thématique. C'est le simple bon sens et d'ailleurs de nombreuses initiatives existent. Mais sans nomination commune et cadre juridique adapté elles souffrent d'un manque de visibilité politique et donc de vie démocratique nationale et européenne nécessaire à leur développement. C'est donc l'occasion de donner corps à ce grand projet en même temps que de donner les moyens aux territoires de leurs ambitions économiques pragmatiques.

Alors pourquoi les élus de terrain et les citoyens ne feraient-ils pas entendre leurs voix pour qu'une part significative de l'emprunt national soit réservée à de telles initiatives et conduisent à la fois à la mise en valeur de ressources existantes, à une revivification du tissu industriel local et à l'émergence des modes de gouvernance inédits que des citoyens de plus en plus concernés appellent de leurs vœux.

 

Cela permettrait l'émergence d'une « économie cohésive » redonnant confiance aux citoyens et plus soucieuse de l'intérêt général et du long terme.

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