Après la crise, retrouver le sens du don

Alain Caillé, sociologue, est l'un des principaux représentants du mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (Mauss). Pour préparer l'après-crise, le directeur de la Revue du Mauss trace, dans ce texte dense*, une troisième voie, entre le tout-Marché et le tout-Etat.

Alain Caillé, sociologue, est l'un des principaux représentants du mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (Mauss). Pour préparer l'après-crise, le directeur de la Revue du Mauss trace, dans ce texte dense*, une troisième voie, entre le tout-Marché et le tout-Etat.

 

Le capitalisme mondialisé tel qu'il s'est développé depuis une trentaine d'années, a évacué les logiques du don, de l'entraide et de la gratuité. Le but du jeu ultra-libéral aura été en définitive de marchandiser et de monétariser tout ce qui relevait encore jusqu'alors du non marchand et du non monétaire, c'est-à-dire d'une forme ou d'une autre de « gratuité ». Il faudrait en ce sens actualiser les analyses de Rosa Luxembourg dans L'accumulation du capital. Celle-ci montrait, au début du XXe siècle, comment le capitalisme, confronté à l'insuffisance des débouchés, à l'accumulation des «marchandises en trop», devait sans cesse trouver et forger de nouveaux marchés en faisant enter dans la sphère de la circulation capitaliste des régions ou des pays entiers jusque-là restés étrangers au règne de la marchandise. C'est ce mouvement qui s'est poursuivi avec la mondialisation-globalisation. Mais il l'a fait d'une double manière, extensive et intensive. Extensive - c'est la face la plus visible du processus -, comme au début du XXème siècle, en induisant la soumission de toujours plus de pays, de tous désormais, ou presque, à la norme marchande. Mais cette extension géographique du règne de la marchandise s'est doublée de son intensification, c'est-à-dire de l'obligation faite aux nouveaux consommateurs d'acheter désormais (et donc de se procurer les moyens d'acheter en vendant quelque chose) ce que jusque-là, ils obtenaient par les mécanismes de la réciprocité du don/contredon ou de la redistribution étatique, associative ou mutualiste.

 

Le système de crédit, un cheval de Troie

 

Il conviendrait d'actualiser et de généraliser certaines analyses de Marx. Ce n'est plus seulement le processus de travail et de production qui s'est retrouvé de plus en plus étroitement subordonné au capital -ce que Marx appelait la subsomption réelle du travail dans le capital - mais le processus de satisfaction des besoins qui a commencé à dépendre de manière de plus en plus exclusive du seul Marché. Et le système du crédit, de plus en plus déconnecté de l'économie réelle, a fonctionné comme un formidable démultiplicateur, ou, si l'on préfère, un cheval de Troie, de cette mise en dépendance. Avec des effets complexes et ambivalents.

 

Logique redistributive contre logique marchande

 

Des effets de libération tout d'abord, incontestablement. À commencer par celle des femmes, bien sûr, déchargées de toute une série de taches qui relevaient de leur assignation aux obligations du don domestique. Et à continuer, tout aussi évidemment et plus généralement par celle du consommateur, qui s'est vu offrir une quantité et une variété de choix proprement inouïes. Mais dans toute une série de domaines, qu'il conviendrait d'inventorier avec précision, cette libération s'est doublée de nouvelles formes d'aliénation et/ou, si l'on préfère de frustration. C'est que la figure du «consommateur libre» est tout aussi ambivalente que celle du travailleur libre selon Marx, formellement libre de vendre ou de ne pas vendre contractuellement sa force de travail, mais en réalité obligé de le faire pour ne pas crever de faim. De même le consommateur libre ne peut pas ne pas s'adresser au Marché pour satisfaire ses besoins essentiels dès lors qu'aucune autre voie ne lui est plus ouverte. Or, la fourniture marchande des services peut se révéler plus onéreuse et de moins bonne qualité que leur prestation redistributive - par la fonction publique - ou réciprocitaire, par le don/contredon. L'exemple paradigmatique est peut-être ici celui de la médecine où l'on a pu montrer que l'introduction de la tarification à l'acte, obligeant à décomposer en tâches distinctes, payées séparément ce qui était jusqu'alors accompli de manière synthétique a en définitive entraîné, alors qu'il s'agissait de faire faire des économies à la Sécurité sociale, une augmentation des coûts et, selon toute vraisemblance, une détérioration de la qualité des soins. Cet exemple pourrait être étendu à de nombreux autres cas, à tous ceux, en un mot, où l'existence d'une dimension de gratuité est en réalité plus économique en ressources que la seule et stricte logique économique et où, par conséquent, l'économicisation marchande se révèle en définitive coûteuse.

 

Réactiver/réinventer le système du don

 

Nous nous dirigeons selon toute vraisemblance vers une situation de sérieuse dégradation du pouvoir d'achat et de l'emploi. Dans tous ces genres de situation, là où les institutions générales de la socialité secondaire défaillent, seul le système de la socialité primaire, les réseaux de relations de confiance interpersonnels alimentés par le don/contredon permet de faire face à l'adversité en réactivant des réflexes de solidarité en partie disparus (ce sont eux qui dans l'ancienne URSS, en Chine, un peu partout permettaient de survivre bon an mal an). Le problème est de savoir ce qu'il en reste. Chacun à sa manière, Orwell ou Castoriadis avaient montré que les ressources morales déployées dans la modernité puisaient en fait leurs racines dans un monde plus ancien. Ce diagnostic est peut-être excessif. La société seconde, la grande société, a su elle aussi transmuer les valeurs particularistes du don traditionnel en un sens plus universaliste du dévouement à la communauté politique, transformer l'esprit du don aux proches en esprit du don à la démocratie. Mais depuis une vingtaine d'années cette société seconde, structurée politiquement, a de plus en plus cédé le pas à une société tierce, la société-monde structurée par les medias et internet. Cette société connaît elle aussi ses formes de don grâce aux communautés virtuelles Peer to Peer. Mais, on le voit bien, ce ne sont pas elles, n'en déplaise aux chantres des multitudes sans frontières, qui vont pouvoir assumer les solidarités immédiatement nécessaires. Il va donc falloir réactiver, et pour partie réinventer les systèmes du don et de la redistribution.

 

Entre le tout-Etat et le tout-Marché

 

Il nous faut absolument surmonter une bonne fois le perpétuel jeu de balancier qui ne nous laisse le choix qu'entre partisans du Tout-État (ou presque) et du Tout-Marché (ou presque), qu'entre, donc, les deux grandes idéologies de la modernité. On voit bien en effet comment en effet pourrait se reformuler avec force, à gauche, plus ou moins à l'identique le discours d'hier appelant à un retour en force des régulations «fordistes» ou social-démocrates sur le mode du « on vous l'avait bien dit ». Or, en effet, il va se produire un retour en grâce de l'Etat, légitime et nécessaire, mais qui ne peut pas et ne doit pas se faire à l'identique, en se bornant à reprendre tels quels les discours politiques passés. Et ce pour tout un ensemble de raisons. Parce que ses tenants eux-mêmes, déjà, n'ont pas su tenir ferme sur leurs valeurs de service public -ou alors seulement sur un mode corporatiste et réactif - et ont donc contribué à les décrédibiliser. Parce que l'internationalisation de l'économie a changé la donne. Parce que la montée de l'exclusion et la

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*Nous avons sollicité Alain Caillé pour une tribune sur Mediapart. Il nous a proposé ce texte, qui correspond à la version longue d'un entretien déjà paru dans l'hebdomadaire La Vie il y a quelques semaines. Merci à La Vie, et au journaliste Philippe Merlant de nous avoir autorisés à publier ce précieux texte.

 

La revue du Mauss :

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http://www.karlpolanyi.org/

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