Kostas Axelos ou la fascination rayonnante

«Penseur du jeu du monde à l'époque de la technique planétaire», Kostas Axelos, né à Athènes dans les années 20 et venu s'installer en France à la fin de l'année 1945, est décédé le 4 février 2010. Claude Roëls, philosophe, nous fait cheminer jusqu'à son œuvre.

«Penseur du jeu du monde à l'époque de la technique planétaire», Kostas Axelos, né à Athènes dans les années 20 et venu s'installer en France à la fin de l'année 1945, est décédé le 4 février 2010. Claude Roëls, philosophe, nous fait cheminer jusqu'à son œuvre.

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«C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.» Rimbaud

 

Les repères d'une vie

Kostas Axelos, penseur du jeu du monde à l'époque de la technique planétaire, vient de mourir à Paris, le 4 février 2010. Il était né à Athènes le 26 juin 1924, dans une famille où la culture européenne jouissait d'un grand prestige. À côté de sa langue maternelle, il apprend très tôt l'allemand et le français.

En 1941, l'année même de l'effondrement de la Grèce face aux troupes de l'Allemagne nazie, il entre aux Jeunesses communistes puis au Parti. Il lutte dans la Résistance contre l'occupant jusqu'à la libération de la Grèce en octobre 1944. Puis, à partir du début décembre 1944, commence la terrible guerre civile entre l'armée communiste grecque qui refuse de désarmer et l'armée britannique appuyée par les troupes royalistes grecques. Arrêté, il est enfermé dans un camp en bord de mer d'où il s'évade de nuit à la nage en décembre 1944.

Après l'armistice de février 1945, il quitte la Grèce à la fin décembre 1945 à bord du «Mataroa» avec l'aide de la France. Parmi ses compagnons de voyage, on relève les noms de Cornélius Castoriadis et de Kostas Papaioannou. Très peu de temps après son arrivée en France, Axelos, lucide, rompt avec le Parti communiste grec et refuse tout lien avec le P.C.F. Quelques années après, il est condamné à mort par contumace par une cour martiale grecque.

Il fait ses études de philosophie en France, avec un intermède de deux semestres à Bâle durant l'année universitaire 1948-1949. Chercheur au CNRS de 1950 à 1957, puis de 1957 à 1959 à l'École pratique des hautes études, il prépare ses deux thèses de doctorat qu'il soutient en 1959. À l'issue d'une soutenance marquée en particulier par l'incompréhension de Raymond Aron, l'un des membres du jury, un pot de thèse est organisé par ses deux plus vieux amis français : Jean et Françoise Choay. La première thèse a pour titre Marx penseur de la technique et la seconde Héraclite et la philosophie.

Durant ces années, il fait, par l'intermédiaire de Jean Beaufret, la connaissance de Martin Heidegger. Lors du Colloque de Cerisy organisé autour du penseur allemand en 1955, c'est lui qui traduit en français les interventions de Heidegger et en allemand les questions que lui posent les participants. En 1957 paraît la traduction faite conjointement par Axelos et Beaufret du texte de Heidegger Qu'est-ce que la philosophie ? En 1956 se crée la revue Arguments. Axelos y collabora dès le numéro 3 en 1957, avant d'en devenir rédacteur puis rédacteur en chef de 1960 jusqu'à la disparition de la revue en 1962. De 1962 à 1973, Kostas Axelos enseigne la philosophie à la Sorbonne et à Censier. Des années soixante à l'année de sa mort, il donne des conférences dans le monde entier.

 

Une œuvre sous le signe de la question du monde

En 1960 fut crée aux Éditions de Minuit, dirigées par Jérôme Lindon, la collection «Arguments». Axelos en devint aussitôt le directeur avisé. Il sut faire de cette collection, au fil des publications, l'un des fleurons de l'édition française. Elle publia, pour ne citer que quelques noms, des ouvrages de Jaspers, Fink, Beaufret, Reinhardt, Marcuse, Novalis, Hjemslev, Lefebvre, Binswanger, Hegel, Lukács, Deleuze. C'est cette collection qui accueillit la plupart des livres de Kostas Axelos : Marx penseur de la technique (1961), Héraclite et la philosophie (1962), Vers la pensée planétaire (1964), Le jeu du monde et Arguments d'une recherche (1969), Pour une éthique problématique (1972), Horizons du monde (1974), Contribution à la logique (1977), Problèmes de l'enjeu (1979), Systématique ouverte (1984), Métamorphoses (1991), Lettres à un jeune penseur (1996), Notices «autobiographiques» (1997), Ce questionnement (2001), Réponses énigmatiques (2005). Il a publié des Entretiens aux éditions Fata Morgana (1973). Son dernier livre en français, Ce qui advient, a été publié en 2009 aux éditions Encre marine.

Kostas Axelos a aussi écrit en grec : Essais philosophiques (1952), Tiré de l'atelier de la pensée (1992), Pourquoi penser ? Que faire ? (1992), L'époque et l'enjeu suprême (2002). Enfin Axelos a publié en allemand chez Max Niemeyer un ouvrage intitulé Einführung in ein künftiges Denken, Über Marx und Heidegger : Introduction à une pensée future : sur et au-delà de Marx et Heidegger (1966).

 

L'amicalité d'une pensée

Prétendre résumer, en seulement quelques lignes, la pensée d'Axelos, reviendrait sans conteste à la défigurer. Gageons qu'un aperçu, fût-il même fort modeste, de son dernier ouvrage, ouvre plus fidèlement un accès à son œuvre.

Le dernier livre de Kostas Axelos, intitulé Ce qui advient, offre au lecteur une «écriture fragmentaire» qui sans cesse fait l'épreuve du signe distinctif de l'époque de la technique planétarisée, à savoir la fragmentation. Loin de ne renvoyer qu'à une simple lacune, le fragment en ce sens est comme une ouverture qui tente de correspondre aux pulsations du monde. Il y va ainsi d'une écriture qui dans son mouvement même ne peut plus être «de l'ordre de la philosophie ou de la littérature».

Quand la philosophie se trouve à bout de souffle, «la pensée qui tente de prendre la relève essaie d'ouvrir, en s'y engageant fermement, un chemin où elle affronte le non-dit et le vide». Et la difficulté d'une telle tentative devient manifeste lorsque l'on songe qu'il faut essayer de dire le non-dit en prenant appui sur ce langage usé où il est si aisé de se perdre et de fuir.

Sommes-nous au fond capables, le serons-nous un jour, d'affronter le désert qui, disait Nietzsche, ne cesse de croître ? Sans doute faut-il déjà, comme nous y invite Axelos, apprendre à nous ouvrir au jeu qui nous traverse, apprendre, dit-il encore, à «succomber productivement à une fascination rayonnante».

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