PS : Pour une primaire à la française

«Il y aura plusieurs candidatures pour 2012 et il faudra une procédure pour les départager», écrit Olivier Ferrand, président du think tank progressiste Terra Nova. Et pour être insoupçonnées à la veille de la prochaine présidentielle, la primaire doit être codifié à froid, c'est-à-dire au plus vite. Il dessine les contours d'une telle consultation des militants.

«Il y aura plusieurs candidatures pour 2012 et il faudra une procédure pour les départager», écrit Olivier Ferrand, président du think tank progressiste Terra Nova. Et pour être insoupçonnées à la veille de la prochaine présidentielle, la primaire doit être codifié à froid, c'est-à-dire au plus vite. Il dessine les contours d'une telle consultation des militants.

 

 

Le parti socialiste vient de se choisir une nouvelle direction. Quelle doit être sa priorité politique ?

Bien sûr, il faut assurer le porte-parolat de l'opposition : Martine Aubry en a la légitimité et la crédibilité. Bien sûr, il est vital de travailler sur le fond. On peut être raisonnablement optimiste, avec l'émergence d'une biodiversité intellectuelle dynamique à gauche(1) et la volonté de la nouvelle direction d'en absorber les travaux à travers un « laboratoire des idées » confié à Christian Paul.

Reste une question-clé : la procédure de désignation du candidat à la présidentielle. En d'autres termes, la codification de la « primaire ».

 

Cette primaire est désormais inévitable. Le congrès de Reims l'a démontré à l'excès : les positions sont trop serrées pour qu'un « présidentiable » impose son leadership naturel à ses concurrents. Il y aura plusieurs candidatures pour 2012 et il faudra une procédure pour les départager.

 

La primaire est également obligatoire. Son principe est inscrit dans les statuts du parti socialiste depuis 1971 et le congrès d'Epinay. Avec les antécédents de 1995 (primaire Jospin/Emmanuelli) et surtout de 2006 (primaire Royal/DSK/Fabius), la désignation démocratique du candidat par la base apparaît irréversible. Un retour à une désignation par l'appareil constituerait un « coup d'Etat ».

 

La primaire, enfin, est adaptée au régime présidentialiste français. Le candidat est choisi dans les mêmes conditions que le Président de la République, par un vote au suffrage direct. Il procède donc de la même légitimité : une légitimité qui intègre la personnalité du candidat, son adéquation à l'opinion publique. Les socialistes sortiraient ainsi de leur déni de la culture présidentielle. Un déni qui explique pour une bonne part leurs échecs répétés dans l'élection-reine de la Ve République — et qui est paradoxal tant le fondateur du PS, François Mitterrand, avait axé toute sa stratégie politique sur la présidentielle.

 

 

Il y a urgence. Aujourd'hui, les « présidentiables » ne savent pas dans quelle situation personnelle ils seront en 2011. Il y a un « voile d'ignorance ». Plus on attend, plus ce voile se lèvera, et plus les négociations seront polluées par des considérations tacticiennes. La primaire de 2006 a été codifiée à chaud, au dernier moment, et c'est ce qui explique ses déficiences. Il ne faut pas les renouveler. La primaire de 2012 doit être codifiée à froid.

Sous la direction d'Olivier Duhamel, Terra Nova a mené une réflexion en ce sens(2). Nous proposons une « primaire PS de type présidentiel », issue de l'exemple américain et prolongement « rationnalisé » de l'expérience de 2006.

 

Elle aurait les caractéristiques suivantes :

 

1 - Une date de vote fixée à juin 2011.

Le calendrier de 2006 (vote fin novembre) était trop tardif : il ne laissait que trop peu de temps avant le début de la campagne présidentielle. Conséquence : il n'y a pas eu le temps nécessaire pour panser les plaies entre les compétiteurs de la primaire ; et la candidate, une fois désignée, n'a pas eu le temps suffisant pour préparer sa campagne.

 

2 - Un accès large à la candidature.

La règle retenue en 2006 (soutien par 15% du conseil national, le « Parlement » du PS) constitue un puissant verrou. Mathématiquement, cette règle limite à six le nombre maximal de candidats à la primaire. En pratique à pas plus de quatre, à partir du moment où les candidats peuvent ramasser plus de 15% des soutiens, et uniquement les chefs de courants dont les troupes peuplent le conseil national. En l'état actuel des choses, un « Barack Obama français » n'aurait aucune chance d'émerger car il ne pourrait tout simplement pas concourir. L'objectif est que toutes les personnalités légitimes à concourir puissent le faire : les principaux responsables politiques du parti bien sûr, mais aussi les « outsiders » de la nouvelle génération et les personnalités populaires ou aux états de service éminents mais en marge du système partisan. La sélection ne doit pas se faire avant, mais pendant la primaire.

C'est pourquoi Terra Nova propose que puisse être candidate toute personne soutenue par au moins 10% des votants dans l'un des collèges suivants : les parlementaires socialistes (logique de leadership national), les maires socialistes (reconnaissance de l'expérience politique locale), les adhérents du Parti socialiste depuis au moins six mois à la date du vote (logique de popularité), les membres du conseil national du parti socialiste (logique d'appareil).

Ce système correspond à une ouverture et une diversification, tout en évitant les candidatures

4 - Une clôture officielle de la primaire.

Les résultats de la primaire seraient entérinés dans le cadre d'un congrès extraordinaire. Il constituerait une grande messe unitaire symbolique rassemblant le vainqueur et les autres candidats, sur le modèle de la Convention démocrate américaine. Il serait l'occasion de les associer au lancement de la campagne présidentielle, par exemple en les intégrant à l'équipe de campagne. Le vainqueur pourrait également offrir un « lot de consolation » au principal battu, par exemple un « ticket » Président/Premier ministre - ticket qui n'est cependant pas aujourd'hui dans la tradition française.

 

5 - Reste le point le plus clivant au sein du PS, entre les tenants de la « novation » et ceux de la « tradition » : faut-il une primaire ouverte aux sympathisants ou réservée aux adhérents ?

La distinction entre primaires ouverte et fermée est en réalité plus limitée qu'il n'y paraît.

D'abord, point fondamental, il n'y a pas d'enjeu sur la désignation : le résultat d'une primaire ne change pas selon qu'elle est ouverte ou fermée. Globalement, les militants votent comme les sympathisants. Pour une raison simple : les militants sont suffisamment nombreux pour constituer un échantillon représentatif des sympathisants.

 

Par ailleurs, les différences de corps électoral peuvent s'estomper en pratique, dès lors que la primaire fermée est « élargie ». Le système retenu en 2006 des « nouveaux adhérents » à tarif réduit (20 euros) a, de fait, permis de faire voter près de 100.000 sympathisants. En descendant le tarif au niveau italien, à 5 voire 1 euro, on obtiendrait des afflux massifs de votants et le PS deviendrait, au moins le temps de la présidentielle, un parti de masse, intégrant en son sein ses sympathisants. Une primaire fermée élargie à des nouveaux adhérents à 1 euro se rapprocherait dès lors singulièrement d'une primaire ouverte aux sympathisants.

 

Dès lors, Terra Nova propose de privilégier l'effet de modernité et de dynamique qu'offre la primaire ouverte. Dynamique électorale : la primaire ouverte aboutit d'abord à une légitimation forte du candidat. La force de l'investiture de Prodi par 4 millions de citoyens, ou d'Obama par 35, est incomparable à la désignation par 200.000 socialistes français. Et dynamique démocratique : une telle primaire répond au désir de participation citoyenne. L'exemple de la « primaire Veltroni » en Italie - 3.5 millions de votants pour une élection sans enjeu réel(3) - est révélateur de cette jubilation participative.

 

La primaire ouverte pose certes des problèmes mais ils peuvent être surmontés.

 

Il y a des problèmes techniques. Comment éviter le risque de bourrage des urnes en l'absence de listes d'électeurs préétablies ? L'exemple italien montre que c'est possible. Qui prend en charge le coût de la primaire, tant pour leur organisation matérielle que pour la campagne des différents candidats ? La primaire 2006 montre qu'elle peut être menée à coûts limités. La « primaire Prodi » prouve même qu'elle peut s'autofinancer.

 

Il y a surtout un problème politique : le rôle des adhérents et donc, in fine, du parti. Selon ses détracteurs, une primaire ouverte priverait les militants de la principale raison de leur engagement au sein d'un parti : la possibilité de choisir, le pouvoir de sélectionner le candidat. Elle ouvrirait la voie à un affaiblissement supplémentaire des fidélités partisanes. Cet argument est réel. L'évanescence du Parti démocrate aux Etats-Unis fait réfléchir. Mais les exemples étrangers tendent à montrer que les primaires ouvertes ne préfigurent pas la mort, mais la transformation du militantisme et de la vie partisane. L'exemple italien, là encore, est intéressant. Le militant n'a certes plus le monopole de la désignation, qu'il partage avec les sympathisants. Mais il se voit confier deux autres rôles spécifiques. D'abord, l'organisation logistique de la primaire : c'est une fonction importante et valorisante que d'organiser un tel évènement démocratique, qui au surplus possède un impact médiatique très positif - établissement des listes électorales, tenue des bureaux de vote, décompte et annonce des résultats. Ensuite, la présentation des programmes des candidats : les militants deviennent les porte-parole de leur candidat, dans des réunions organisées par le parti pour informer les sympathisants. L'exemple le plus achevé en est le caucus américain.

 

Tels sont les principaux éléments de ce que pourrait être une « primaire PS de type présidentiel ». C'est la procédure de désignation du leadership la plus logique, dans un système présidentialiste français plus proche des Etats-Unis que des démocraties parlementaires européennes, la plus attrayante aussi. Ce modèle est toutefois très éloigné de la culture socialiste. Il pose un problème critique de fonctionnement du parti, amené à fonctionner « sans tête », dans l'attente du leadership présidentiel issu de la primaire. Il nécessite une refonte en profondeur du parti, sous peine de perpétuer les dysfonctionnements observés entre 2002 et 2006. La principale réforme concerne la fonction de Premier secrétaire. Il ne doit pas être un « présidentiable », sous peine de fausser la primaire à venir. Ce doit être un « secrétaire général » de bonne foi organisant la vie collective interne entre les candidats potentiels et le déroulement loyal de la primaire dans l'intérêt général du parti. Dans l'idéal, il a interdiction statutaire de se porter candidat à la primaire.

 

La codification de la primaire est le grand enjeu de la nouvelle direction du PS. C'est une condition du succès de la gauche en France lors des prochaines élections générales en 2012 et, au-delà, une responsabilité historique pour notre vie démocratique.

 

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1. Outre Terra Nova, on peut citer la Fondation Jean-Jaurès, le G20 de Ségolène Royal, l’Institut Edgar-Quinet de Vincent Peillon, le Cercle 21 de Manuel Valls, la Forge de Benoît Hamon…

2. Pour une primaire à la française, Olivier Duhamel et Olivier Ferrand (Terra Nova, août 2008) – disponible sur www.tnova.fr

3. La désignation du chef du nouveau Parti démocrate, avec résultat connu d’avance et sans élection en vue.

 

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