Lettre ouverte aux policiers

Députée du Finistère et ancienne garde des Sceaux, Marylise Lebranchu s'élève «contre la tyrannie du chiffre» qui dévalorise le travail des forces de police et les conduit à multiplier arrestations et gardes à vue. Et plaide pour que soient entendues leurs revendications.

Députée du Finistère et ancienne garde des Sceaux, Marylise Lebranchu s'élève «contre la tyrannie du chiffre» qui dévalorise le travail des forces de police et les conduit à multiplier arrestations et gardes à vue. Et plaide pour que soient entendues leurs revendications.

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pave.jpgVous avez raison de prendre la parole! La France est montrée du doigt, en particulier pour les conditions de gardes à vue et l'accroissement de leur nombre.

Vous n'êtes pas responsables des locaux sordides et de leur manque d'entretien, vous n'êtes pas responsables de la rédaction du code pénal et du code de procédure pénale, vous n'êtes pas responsables de la montée de la violence dans notre pays et du recul de la prévention.

Vous êtes responsables, en revanche, de l'application des règles de procédure. Et dans la très grande majorité des cas vous faites bien votre travail, en tout cas autant que faire se peut... Nous savons les postes qui manquent, les difficultés quotidiennes quand l'un ou l'autre d'entre vous est muté et non remplacé pendant 6 mois, nous savons les postes vacants, les mauvaises conditions de logement, les commissariats vétustes, la moyenne d'âge trop faible dans certaines équipes, le poids de la logique du non remplacement des départs à la retraite du fait de l'application strictement comptable de la RGPP et la fatigue.

Nous savons aussi la pression du chiffre, la lente dégradation de la notion même d'évaluation des politiques publiques. Vous nous dites, à longueur de rencontres, la difficulté de ne pas obéir à la dérive qui vous est imposée. Arrêter, mettre en garde à vue, obtenir des aveux si ce n'est pas un flagrant délit, c'est faire monter le chiffre de l'activité et répondre à ce qui passe d'une juste demande à une tyrannie, le taux d'élucidation. Mieux vaut alors interpeller un jeune, un petit dealer, le mettre en garde à vue et le déférer, le commissariat sera bien noté ! Mieux vaut arrêter un petit dealer que démanteler un réseau !

Nous avons le devoir de nous révolter avec vous, parce que cette tyrannie du chiffre dévalorise votre fonction et permet, il faut oser le dire, de consacrer moins de temps à la lutte contre toute forme de criminalité organisée. Vous le savez bien, vous qui aimeriez, avec les quelques indices que vous avez, passer du temps pour démanteler ce qui fait aujourd'hui le ciment de délinquance, les réseaux qui « embauchent » les plus jeunes et les plus vulnérables, les « forment » et quadrillent ainsi notre pays.

Votre ministre doit entendre une juste revendication, vous donner les moyens de faire votre métier dans de bonnes conditions, vous faire confiance sans avoir besoin de ces résultats chiffrés qui vous entravent plus qu'ils ne vous motivent. Notre pays a souvent montré l'exemple en termes d'équilibre entre libertés et justice, notre pays a eu une ébauche intéressante de police dite de proximité, notre pays a construit une bonne intelligence entre magistrats et police, entre magistrats et gendarmerie. Nous n'étions pas favorables à l'autorité unique du ministre de l'Intérieur sur la police et la gendarmerie, deux corps de nature différente, nous en reparlerons lorsque nous obtiendrons une évaluation réelle de cette décision. Nous constatons seulement aujourd'hui que la situation se détériore, que les policiers manquent en zone urbaine, et que vous vous retrouvez seuls quasi accusés des abus de gardes à vue...

Je crois aujourd'hui qu'il est important d'éviter toute mise en cause globale de la police. Il faut lutter contre toute faute et j'ai dû moi-même saisir une fois la commission de déontologie.

Mais c'est la procédure de garde à vue qu'il faut revoir vite, et le choix d'évaluer l'action de la police et des gendarmes à partir de résultats qui gâchent l'intelligence de la fonction et conduisent à une si mauvaise lutte véritable contre la délinquance organisée et la violence.

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