Billet de blog 16 mars 2009

Yazid Sabeg
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Lettre de Yazid Sabeg en réponse à Patrick Weil

Dans une lettre ouverte, la semaine dernière, l'historien de l'immigration Patrick Weil expliquait pourquoi il ne participerait pas au comité sur la diversité auquel l'avait invité le commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, Yazid Sabeg. Ce dernier lui répond aujourd'hui.

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Dans une lettre ouverte, la semaine dernière, l'historien de l'immigration Patrick Weil expliquait pourquoi il ne participerait pas au comité sur la diversité auquel l'avait invité le commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, Yazid Sabeg. Ce dernier lui répond aujourd'hui. Nous publions à son tour cette lettre.
«Cher Monsieur,
Vous avez votre tempérament, j'ai le mien. Nos parcours diffèrent, notre sensibilité et notre expérience des discriminations également. Ces différences ne devraient pourtant pas nuire à la cause que nous partageons : promouvoir l'égalité et lutter efficacement contre toutes les discriminations.

Je suis pour ma part convaincu que les impulsions nouvelles données par le Président de la République sur la question de la diversité sont en phase avec un mouvement général et irréversible de la société et qu'elles ouvrent des voies inédites pour agir. Elles sont une occasion propice de sortir de l'immobilisme persistant pour faire face à l'urgence et à la montée des tensions sociales. Nous serions coupables de rester immobiles.
Vous m'indiquez que votre participation au comité que je mets en place sur la mesure de la diversité et des discriminations vaudrait caution au gouvernement dans d'autres domaines politiques. Sachez que je n'ai rien demandé de tel aux membres du comité qui y participeront en femmes et en hommes libres.
Vous semblez penser qu'on ne pourra lutter contre les discriminations qu'après avoir résolu dans le sens que vous souhaitez les questions de droit de séjour et d'accès à la nationalité. À cette vision très hégélienne, qui voudrait que tout soit lié à tout, je préfère une approche pragmatique et cartésienne: «diviser la difficulté en autant de parcelles qu'il est requis pour les résoudre». Si l'on devait aller jusqu'au bout de tous les problèmes avant d'agir, on n'entreprendrait jamais rien. L'évaluation de la diversité et de l'étendue des discriminations, y compris ethniques, y compris indirectes, est déjà en soi une question suffisamment complexe pour qu'on ne la mêle pas à d'autres préoccupations, fussent-elles légitimes.
Surtout, ces deux sujets de la discrimination d'une part et de l'immigration d'autre part, peuvent bien se chevaucher mais ne sauraient se confondre. Et je crois même dangereux de persister à les associer. Les minorités visibles en France ne sont pas des étrangers, et sont fatiguées d'être sempiternellement renvoyées à des origines supposées. Il y a en France des citoyens français discriminés à raison d'une couleur de peau ou d'un phénotype et lassés de s'entendre dire qu'ils sont une composante illégitime du peuplement de leur pays. Briser le vieux réflexe qui associe le visible et l'étranger est une responsabilité collective, et je crains pour ma part que vous n'encouragiez au final cette regrettable confusion en associant comme vous le faites ces deux problèmes. C'est une erreur et pour le moins une maladresse que je déplore.
Vous me rappelez l'article 1er de la Constitution dont je suis, vous le savez bien, un lecteur scrupuleux mais aussi exigeant et lucide. Comme vous, je considère le rapport de Madame Simone Veil sur le préambule de la Constitution comme un rappel utile et bienvenu de nos grands principes. Il nous reste néanmoins à construire les instruments qui permettront de les mettre en pratique et de mesurer les écarts entre l'Égalité réelle et l'Égalité formelle dans cette République idéale une et indivisible que nous souhaitons tous, mais qui hélas est encore très loin de remplir ses promesses.
Le rapport Veil stipule effectivement la nécessité de mesurer les discriminations pour les combattre, et ne s'oppose pas au principe d'instruments statistiques pour ce faire, dans une perspective d'ailleurs plus large que ce que vous laissez entendre. Je ne fais que m'inscrire dans la droite ligne de ces propos de sagesse. Il nous faut seulement définir les modalités techniques de cette mesure, et encadrer fermement l'usage des données déjà accessibles à ce jour. Force est de reconnaître que nous n'utilisons même pas tout ce dont nous pouvons disposer, autrement que de façon justement très imparfaite, expérimentale et ponctuelle, qui n'est absolument pas à la hauteur des enjeux. C'est la raison pour laquelle j'ai demandé qu'un comité de réflexion puisse préciser en toute transparence les éléments sur lesquels s'appuyer et comment le faire, dans le strict respect du droit des personnes et de nos principes, auquel je suis attaché autant que vous.
Je ne sais si vous êtes un chercheur qui fait de la politique ou un politique qui fait de la recherche. Les deux démarches sont légitimes à mes yeux, mais il y a des moments où l'expertise doit pouvoir faire le tour des connaissances en toute liberté, et laisser au politique prendre ses responsabilités.
Si j'emploie ce mot de diversité, c'est à dessein: mesurer la diversité, ce n'est pas se polariser sur les seules appartenances ethniques réelles ou supposées comme vous semblez vouloir le croire, au risque de susciter des craintes qui n'ont pas lieu d'être. On doit s'intéresser à tous les facteurs explicatifs de l'inégalité des chances et des inégalités de traitement : sexe, âge, diplôme, parcours scolaire, origine sociale, habitat... Tous les moyens sont bons pour lutter contre les discriminations, y compris statistiques. Opposer les divers moyens entre eux n'a pas de sens. La mesure de la diversité n'a été encore qu'insuffisamment utilisée jusque-là. La justice, les chercheurs, les responsables politiques et les entreprises décideront en dernier ressort ou non de s'en servir, et s'en serviront d'autant mieux que ces statistiques seront pertinentes.
Si je fais appel aujourd'hui à l'expérience de François Héran, que vous connaissez bien, c'est qu'il a des convictions à la fois fermes et équilibrées sur ces enjeux. Ses convictions sont nourries par une longue pratique au sein de la recherche publique. Le comité d'experts va examiner un large éventail de méthodes de mesure. Je ne peux et je ne veux préjuger des conclusions de ses travaux.
Très attaché au pluralisme et à la diversité des opinions, qui sont les gages du consensus large et des recommandations fortes dont nous avons besoin pour avancer, M. Héran vous invite à exprimer librement votre point de vue au sein du comité qu'il préside. Je partage toujours ce souhait.

Croyez je vous prie, cher Monsieur, en l'assurance de ma parfaite considération.

A Paris, le 16 mars 2009

Yazid Sabeg

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