De Pointe-à-Pitre à Paris, c'est quoi un prix?

Le PS a raison de s'inquiéter d'un possible extension du conflit ultramarin en métropole, écrit Pierre Larrouy, économiste et ancien conseiller à la présidence de la Polynésie française*, mais il devrait, bien plus encore s'inquiéter de ce que disent ces manifestations: «C'est toute la syntaxe économique de base qui cimentait la société depuis des lustres qui est contestée».

Le PS a raison de s'inquiéter d'un possible extension du conflit ultramarin en métropole, écrit Pierre Larrouy, économiste et ancien conseiller à la présidence de la Polynésie française*, mais il devrait, bien plus encore s'inquiéter de ce que disent ces manifestations: «C'est toute la syntaxe économique de base qui cimentait la société depuis des lustres qui est contestée».

 

 

On pensait avoir tout vu, Kerviel, Madoff, le gouffre bancaire et la valse incompréhensible des milliards pour secourir les banques... La Bourse égrainait ses pertes, chaque mois le chômage augmentait, les politiques oscillaient entre énergie positive et prédictions maussades en s'employant à dénoncer les dérives du système financier. Un consensus est apparu. Mais consensus sur quoi ? Sur quelle analyse? Sur quelle perspective porteuse d'espoir ?

Avouons le, en quelques semaines, nous nous étions un peu installés dans une routine de crise. G.Trow (1) disait qu'«en l'absence d'adultes, on se met à faire confiance aux experts». Mais voilà, les experts ont failli et le système lui-même apparaît comme non adulte.

 

C'est de la mère patrie, des outremers, qu'émerge une formulation claire et de bon sens sur les interrogations qui traversent tous les citoyens français. Les outremers expriment avec beaucoup de naturel leur désarroi. Car ces égaux dans la patrie savent leurs revenus inférieurs et les prix bien supérieurs à ceux en métropole (rentes usuraires d'intermédiaires, inadaptation de l'organisation des marchés, abus de positions dominantes viennent renforcer le doute général sur la fixation des prix et la répartition des marges). Mais d'autres, ici, en Europe ne le savent ils pas tout autant ?

 

 

Nous assistons, au-delà des effets concrets et immédiats de la crise, à une perte de repère, une perte de sens. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Chacun se pose les questions que les Guadeloupéens et les Martiniquais posent avec force sur les prix, la confiance en la monnaie, le rapport du pouvoir d'achat à la valeur du travail et donc du salaire. C'est quoi un travail quand il est payé au prix de la misère ? C'est quoi un panier de la ménagère quand on ne peut plus y jeter les produits de premières nécessités ? C'est quoi une monnaie quand on passe son temps à comparer avant d'acheter ? On est loin du « travailler plus pour gagner plus ». De Pointe-à-Pitre à Paris, c'est le bon sens écœuré qui affronte le « coming out » d'un système techniquement défaillant et injurieux au plan de l'éthique.

 

Dans ce contexte, le Parti socialiste s'inquiète de la contagion du conflit à la métropole. Il n'a pas tort. Les luttes et les revendications de Pointe-à-Pitre sont latentes sur tous les points du territoire. Mais si la responsabilité politique consiste à éviter la violence, elle est aussi — et en premier lieu — d'entendre l'expression des citoyens. Le PS ne devrait-il pas d'abord analyser la justesse des inégalités locales et du débat national qui pointe, avant de voler au secours d'une négociation qui n'est pas ouverte car elle évite le problème de fond qui se cache derrière la revendication des 200 euros d'augmentation. Les dirigeants du PS, les ministres et le chef de l'Etat ont-ils bien pris la mesure qu'avec la crise et la tension qui règne dans les îles, ces 200 euros d'aujourd'hui ne sont pas ceux d'hier, ni en valeur, ni en confiance dans le système, qu'ils se sont chargés d'une consistance nouvelle qui exprime à la fois la révolte et l'incompréhension? Les responsables politiques ont-ils mesuré que c'est toute la syntaxe économique de base qui cimentait la société depuis des lustres qui est contestée? Les peuples qui n'ont plus de langue pour organiser le lien social sur un consensus compris et reconnu perdent la confiance et portent le risque de toutes les dérives populistes.

 

Voila de retour le mythe de Babel. Déjà en Europe les réflexes xénophobes apparaissent, et avec eux les replis communautaires et la remise en cause des grands projets collectifs dont l'Europe elle-même.

Rien ne peut se reconstruire de positif si ce travail de refondation des notions de base de l'économie n'est pas accompli. Nouveaux contrôles des marchés, encadrement plus strict, oui bien sûr ! C'est la moindre des choses à l'égard de citoyens qui ont involontairement par le fruit honnête de leur travail financé les spéculations de leurs banquiers (ce qui explique que les banques françaises ont relativement moins souffert). Mais il faut aller au-delà. Les luttes en cours dans les outremers préfigurent probablement celles du printemps en métropole. Il est permis de s'interroger sur le résultat des élections européennes dans un tel contexte.

 

Nous ne pouvons pas nous inquiéter des dérives communautaires si nous ne sommes pas capables d'affirmer une ambition renouvelée pour les outremers. Il serait pathétique que « cette communauté des affections » qu'évoquait Saint-Just pour désigner la patrie, fasse le lit de confrontations communautaires hors de propos, embrasant tout le pays.

Le risque existe pourtant, chacun en est conscient. La réponse, au-delà des mesures immédiates et nécessaires, exige du comité interministériel annoncé qu'il rédige un préambule ambitieux pour l'avenir des DOM, affirmant le respect des identités mais aussi la volonté de susciter cette adhésion choisie pour avancer ensemble.

 

Le monde a changé, peut être faut-il envisager des formes de gouvernance inédites dans lesquelles l'Europe serait amenée à prendre une place plus importante dans un dispositif stratégique innovant, reliant les outremers entre-elles. Rendez-vous est pris, des formes d'expression et de luttes s'annoncent pour les mois à venir. Les politiques doivent rapidement changer leur méthode d'écoute et leur logiciel de réponse.

 

 

Ramener le calme, si ce n'est la satisfaction, passe par un grand débat politique. Il pourrait conduire à une recomposition du paysage politique français entre tenants du libéralisme globalisé et financier et défenseurs d'un rapprochement avec l'économie réelle et donc du rôle central de l'entrepreneur et du salarié, avec un rôle réaffirmé de l'Etat comme garant de l'intérêt général de long terme. Ce clivage serait sans doute plus parlant et plus proche des citoyens que les alliances opportunistes d'appareils ou de personnes.

 

 

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* Auteur de Tract pour une économie cohésive (Florent Massot Ed.), ancien conseiller à la présidence de Polynésie française.

 

1. George W . Strow, Contexte sans contexte (Fayard). Né en 1943 aux Etats-Unis, passionné par la presse et journaliste, membre fondateur du National Lampoon, puis du New Yorker, il est auteur de théatre, de recueils, de scénarios.

 

 

 


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