Le Moyen-Orient après la guerre russo-géorgienne

Lasha Otkhmezuri, ancien diplomate géorgien, analyse les changements diplomatiques au Moyen-Orient après la guerre russo-géorgienne. Pour lui, Moscou pourrait instrumentaliser le dossier nucléaire iranien pour dissuader les Etats-Unis d'intervenir dans son pré carré.

Lasha Otkhmezuri, ancien diplomate géorgien, analyse les changements diplomatiques au Moyen-Orient après la guerre russo-géorgienne. Pour lui, Moscou pourrait instrumentaliser le dossier nucléaire iranien pour dissuader les Etats-Unis d'intervenir dans son pré carré.

[Lasha Otkhmezuri signale qu'un concert de soutien aux réfugiés de la guerre en Géorgie jeudi 18 septembre à l'église de la Madeleine à Paris. Renseignements ici.]

 

Le 31 août, après la guerre éclair menée en Géorgie, le président russe Dmitri Medvedev a exposé les cinq principes de sa politique étrangère. Le début était assez banal : respects des lois internationales, refus d’un monde unipolaire, volonté de préserver ses liens avec l’Occident. Le fin l’était beaucoup moins : la Russie annonce qu’elle défendra ses intérêts et les droits de ses ressorissants dans l’ancien espace soviétique. Moscou présente ainsi sa propre version de la doctrine Monroe. Ces propos sont logiques et la période 1991-2008 constituaient plutôt l’exception. Malheureusement, l’Occident a perdu du temps en ne réalisant pas que l’ère Eltsine était une aberration politique et que, avec ou sans Poutine, la Russie aurait de toute façon tenté de s’affirmer de nouveau comme puissance régionale. En mettant en œuvre sa doctrine lors de la guerre en Géorgie, la Russie a redéfini la géopolitique régionale, mais aussi globale.

 

Ces dernières semaines, beaucoup d’articles ont diagnostiqué le retour de la guerre froide. Ce raisonnement est, à mon avis, totalement faux : la Russie n’est pas l’URSS, même à l’époque de faiblesse dans les années 1980. Elle dispose néanmoins d’atouts géopolitiques à court terme qui lui permettraient de déstabiliser l’Occident. Et l’Occident n’en a presque aucun moyen pour neutraliser ces menaces.

 

• La Russie pourrait, par exemple, déstabiliser le Pakistan et l’Afghanistan en fournissant les armes aux talibans.

• Elle pourrait perturber la situation au Liban, ce qu’elle a déjà fait indirectement en envoyant de l’armement en Syrie — Bachar El-Assad a saisi l’occasion de l’immédiat après-guerre russo-géorgienne pour rendre une visite éclair à son homologue russe et propose un de ses ports en Méditerranée comme base militaire pour la flotte russe. En échange, il a obtenu des contrats d’achat d’armes, notamment de nouveaux missiles anti-aériens et anti-chars de moyenne portée (voir mon article «l’effet papillon»). Et cette déstabilisation pourrait entraîner Israël à sa suite.

• Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur l’arme des hydrocarbures. On verra ici que la dernière réunion de l’OPEP nuance un peu cette approche.

• Et finalement l’Iran, qui peut devenir le véritable joker de la diplomatie russe.

 

L’Occident en général, et les Etats-Unis en particulier, affrontent des problèmes plus graves, aujourd’hui, que ceux qui concernent l’espace de l’ex-URSS, où la Russie entend rester le seul maître. Ils ont l’Afghanistan, l’Irak et l’Iran, à côté desquels les dossiers géorgien et ukrainien restent

Les Russes essayent à toute force de convaincre les Iraniens que la Géorgie serait une base de déploiement pour les troupes américaines. Le 17 septembre, l’ambassadeur russe auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine, a déclaré que le rétablissement des infrastructures militaires en Géorgie avait pour objectif d'apporter un appui logistique à l'intervention des Etats-Unis en Iran et que Washington mène «des préparatifs de guerre sur le territoire géorgien». Le simple examen de la topographie de la région permet de comprendre l’absurdité de cette thèse : l’Iran dispose en effet de frontières naturelles qui en font un véritable Etat-forteresse.

 

L’Iran est aussi l’un des bénéficiaire de la guerre russo-géorgienne à moyen terme. Le conflit a montré que l’Azerbaïdjan et l’Arménie vont rester dans l’orbite russe au lieu de rallier la diplomatie américaine (voir mon article «l’effet papillon»). Le temps joue en faveur de Téhéran : les Iraniens savent pertinemment que les Russes vont recourir au joker iranien si les Etats-Unis mènent l’offensive dans l’espace de l’ex-URSS et les aideront alors à avancer dans leur projet nucléaire, même si l’idée d’être utilisé par Moscou leur déplait.

 

Le pétrole est l’autre moyen de pression russe. Il est intéressant de noter que la délégation russe a assisté au sommet de l’OPEP, la semaine passée, avec à sa tête Igor Setchine. L’homme est le bras droit de Vladimir Poutine, vice-premier ministre chargé de l’industrie, et dirige le géant pétrolier russe Rossneft. Depuis le 11 juillet, lorsque le prix de baril a culminé à 147 dollars, le cours du pétrole est en chute libre. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole a décidé, lors de ce sommet, d’abaisser d’un demi-million de barils sa production quotidienne. Aujourd’hui, l’OPEP contrôle 40 % de la production pétrolière mondiale – le chiffre le plus bas depuis la création de cette organisation. Si un jour les Russes décident d’entrer à l’Organisation, elle contrôlera de nouveau la grande majorité de la production mondiale. Les Saoudiens pourraient être séduits par cette perspective, mais les pays arabes accordent plus d’intérêt aux garanties de sécurité que leur assurent les Américains. De plus, la Russie soutient l’ennemi juré des Saoudiens : l’Iran. Pour que la Russie devienne membre de l’OPEP, elle devrait renoncer à continuer d’aider Téhéran. Il semble évident que les oligarques russe préfèreraient traiter avec les Saoudiens qu’avec les religieux iraniens. Mais ont-ils la capacité de peser sur les décisions stratégiques de la Russie ?

Quelle est la stratégie des États-Unis vis-à-vis l’Iran et de la Russie ? Je ne partage pas l’avis des historiens et hommes politiques qui ont vu dans la guerre russo-géorgienne le prélude du déclin des États-Unis. L’analyse d’un grand historien, Simon Sebag Montefiori est caractéristique : «Les troubles en Géorgie n’ont rien à voir avec l’assasinat de l’archiduc François-Joseph à Sarajevo. Mais les historiens pourraient dater de cette petite guerre, au moment de l’ouverture des Jeux olympiques par une Chine de retour sur la scène mondiale, le début du crepuscule de l’hégémonie américaine sur le monde. Si le nouveau Grand Jeu se déroule autour du pétrole en Asie centrale et dans le Caucase, l’Occident est peut-être en train de le perdre.» Il y a une idée fixe, chez certains historien, qui consiste à prédire le déclin d’une nouvelle puissance dominante dès sa naissance. Montefiori reprend la théorie chère aux historiens britanniques, comme Paul Kennedy, qui pronostiquait déjà le déclin américain dans les années 1980, dans son livre The Rise and Fall of Great Powers en comparant les Etats-Unis à l’empire britannique.

 

Il ne faut pas confondre turbulences et déclin : les États-Unis ont tous pour rester encore longtemps un superpuissance :

• une démographie équilibré quand celle de la Russie est défaillante ;

• le meilleur système universitaire qui lui garantit l’afflux des cerveaux du monde entier (il est inutile d’ajouter quoi que ce soit sur le système universitaire russe) ;

• la prééminence dans les secteurs économique d’avenir (l’économie américaine reste plus importante que celle des trois suivante – l’Allemagne, le Japon et la Chine – quand celle de la Russie dépend presque entièrement du cours des hydrocarbures) ;

• dire que le budget militaire des Etats-Unis est dix fois supérieur celui de la Russie, c’est encore ne rien dire, car, au contraire de l’armée russe, l’armée américain n’a pas besoins de dépenser l’essentiel de ses ressources pour tenter de se réformer ;

• enfin, les Etats-Unis sont stables, alors que personne ne sait quelle région explosera demain en Russie. Un conflit en Ingouchie, qui présente déjà des signes de guerre civile, est probable, mais la déstabilisation peut aussi venir d’ailleurs, comme du Tatarstan.

L’Occident dispose d’un certain nombre d’options à court terme :

 

Pour ne pas abandonner l’ex-espace soviétique aux Russes, il a besoin que les affaires du Moyen-Orient soient vite réglées. Ou alors, il peut laisser carte blanche à la Russie sur le territoire de l’ex-URSS contre son soutien sur le dossier iranien. Personnellement je ne crois pas à ce genre de realpolitik. Il y a aussi une autre possibilité : les Etats-Unis peuvent laisser la charge de l’ancien espace soviétique aux Européens.

 

Comme toujours, la réalité est beaucoup plus nuancée. A mon avis, nous assistons, après la guerre russo-géorgienne, à une phase d’apaisement de la part de Washington vis-à-vis de Téhéran. J’en veux pour preuve la déclaration de Condoleezza Rice en Libye, qui assure que Tripoli pourrait servir de modèle pour la Corée du Nord et l’Iran. Un autre témoignage a été apporté de manière plus évidente encore par l’ordre de quitter le pays intimé par le gouvernement irakien aux Moudjahidine du peuple iranien (MeK), alors que ce groupe terroriste était utilisé par les Américains en Irak contre l’Iran. De son coté, l’Iran s’est progressivement fait à l’idée qu’elle ne pourrait dominer la politique irakienne. Selon les rumeurs, Américains et Iraniens seraient parvenus à un accord : l’un cesse d’apporter le soutien aux combattants chiites, l’autre aux moudjadines. Souvenons-nous qu’avant le début de la guerre russo-géorgienne, le ton de l’administration de Bush vis-à-vis l’Iran était très belliqueux. Pendant la guerre, le silence fut total et depuis lors, l’administration de Bush a abandonné sa rhétorique belliqueuse vis-à-vis de l’Iran.

 

Lundi 15 septembre, six anciens ministres des affaires étrangères américaines – Madeleine Albright, James Baker, Warren Christopher, Henry Kissinger et Colin Powell – ont pris position en faveur d’une reprise des négociations avec l’Iran (voir ici, ici et ). Colin Powell a même évoqué la possibilité de coopération économique entre deux pays, pour que le chômage baisse en Iran… Une proposition intéressante après les débats au sein du conseil de sécurité sur les éventuelles nouvelles sanctions économiques. Cette déclaration est adressé aussi bien à l’administration de Bush, qu’à celle qui va la remplacer.

 

Une fuite du gouvernement américain dans la presse israélienne éclaire cette situation : Le 11 septembre, Haaretz rapportait que les États-Unis avaient refusé à Israël l’octroi d’un corridor aérien au-dessus de l’Irak ainsi que l’achat de bombes USB 39 permettant de toucher des installations souterraines (le pays les obtiendra néanmoins trois jours plus tard, selon le même quotidien) et de Boeing 767 destinés à l’approvisionnement en vol des bombardiers israéliens. Pourtant, le rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique ne donne aucune raison à la diplomatie américaine de changer de pied.

 

Comme on le voit, la fumée du conflit russo-géorgien recouvre encore le paysage géostratégique du Moyen-Orient, mais déjà se profile un retour à la politique classique de la part des Américains, qui joue ne joue plus que du seul bâton pour manier aussi la carotte. On peut espérer que l’Iran se mettra à goûter la carotte américaine et qu’en Russie, les intérêts des oligarques prendront le dessus sur la tentation impérialiste russe.

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