Les crimes contre l'humanité et les leçons de la Shoah

Le Centre national de documentation pédagogique diffuse actuellement une brochure intitulée « Mémoire et histoire de la Shoah à l'école ». Ce document est le fruit des recommandations d'un groupe de travail constitué après un dîner du CRIF de février 2008, au cours duquel le président de la République avait lancé la proposition que chaque enfant en classe de CM1 se voit confier la mémoire d'un enfant victime de la Shoah.

Le Centre national de documentation pédagogique diffuse actuellement une brochure intitulée « Mémoire et histoire de la Shoah à l'école ». Ce document est le fruit des recommandations d'un groupe de travail constitué après un dîner du CRIF de février 2008, au cours duquel le président de la République avait lancé la proposition que chaque enfant en classe de CM1 se voit confier la mémoire d'un enfant victime de la Shoah.

 

 

 

 

 

Cette idée ayant provoqué une vive émotion et entraîné de nombreuses protestations, Xavier Darcos, ministre de l'Education nationale a décidé alors de confier à Hélène Waysbord Loing, inspecteur général honoraire de l'Education nationale et aussi présidente de l'Association du musée mémorial d'Izieu, la direction d'un groupe de travail ayant pour mission de formuler des propositions sur l'enseignement de la Shoah.

 

 

Au mois de juillet 2008, connaissance prise des recommandations du groupe de travail, le ministère de l'Education nationale a diffusé des «instructions pédagogiques» dans lesquelles on lit: « inscrit dans sa dimension historique, l'enseignement de la Shoah a une finalité civique et répond à une obligation morale. Il ne s'agit pas seulement de transmettre une mémoire et des connaissances. Il faut donner à tous les élèves les éléments de culture et de réflexion leur permettant de refuser toutes les formes de racisme ou de discrimination et de comprendre que contraires à la déclaration des droits de l'homme et du citoyen elles rendent impossible la démocratie ».

 

 

Je suis membre du conseil d'administration de l'Association du musée mémorial d'Izieu depuis sa création au lendemain du procès Barbie au cours duquel j'assistais Sabine Zlatin, directrice pendant la guerre de la maison où étaient hébergés les 44 enfants arrêtés par Barbie le 6 avril 1944, immédiatement déportés et gazés à Auschwitz le 15 avril. Hélène Waysbord Loing, notre Présidente, m'avait fait l'honneur de m'inviter à présenter mon point de vue et mes propositions lors d'une réunion du groupe de travail qu'elle dirigeait.

 

 

 

Je pense que le texte que j'ai alors remis n'a rien perdu de son actualité et qu'il est susceptible de retenir l'attention des lecteurs de Médiapart qui le trouveront ci-après:

 

 

«La création du musée d’Izieu a été décidée au lendemain du procès Barbie. Il a pour vocation de perpétuer la mémoire des 44 enfants et de ceux qui les entouraient, qui n’ont pas eu le droit de vivre parce que nés juifs.

 

Le musée est aussi un lieu d’enseignement, apprendre, découvrir ce qui est advenu et pour quelles raisons.

 

Enseigner le passé pour éclairer le présent, la permanence des crimes contre l’humanité.

 

Sabine Zlatin le rappelait sans cesse et encore une fois lors de ses derniers propos publics, le 28 avril 1996, à Izieu, lors de la journée internationale de la déportation.

 

  • Faire savoir à tous, aux plus jeunes surtout bien sûr, que le crime contre l’humanité est l’aboutissement d’un système de pensée. Notre devoir à tous, poursuivait-elle, est d’être attentifs, de tenir notre vigilance en éveil, d’observer le monde où nous vivons, de déceler les dangers. Le musée des enfants d’Izieu se donne pour objectif d’être le ferment favorisant cet éveil.

    Telle est bien la vocation du musée mémorial d’Izieu ; donner à comprendre ce que furent le Nazisme et la Shoah, dégager les origines du crime, dévoiler les indifférences et les compromissions, dessiner les voies de la résistance.

    L’apprentissage du passé, mais pour éclairer sa résonance dans le présent, avec la permanence des crimes contre l’humanité, des exclusions, du racisme.

 

 

 

 

 

  • Pas le droit de vivre
    Les écoliers doivent savoir que la Shoah fut la conséquence ultime, indépassable, d’une doctrine à prétentions scientifiques, mise en œuvre par les dirigeants d’un Etat totalitaire. Comment se sont-ils employés à la formation des esprits ? Que disaient-ils ?

    La terre doit être peuplée exclusivement d’êtres supérieurs, parce qu’issus de races pures. Pour y aboutir, il faut éliminer tout être humain considéré comme affaiblissant la race. Les théoriciens nazis ont rangé dans cette catégorie les citoyens allemands, malades jugés incurables, atteints de maladies pulmonaires, de tuberculose, de maladies cardiaques, mentales. Ils ont fait connaître le même sort aux porteurs d’handicaps , d’infirmités. Les nazis ont décidé qu’il fallait les éliminer, c’est à dire les mettre à mort. Qui prenait la décision ? des commissions d’ « experts » comprenant des médecins.

    Comment se passait l’exécution ? dans des chambres à gaz, sur le territoire allemand; les premières chambres à gaz. Pas le droit de vivre pour ceux considérés comme polluant la race supérieure.

    Il faut expliquer à nos écoliers que ceci s’est produit dans une quasi indifférence du monde de l’époque.
  • Le crime d’être né
    Les dirigeants nazis sont passés ensuite à une nouvelle étape ; s’attacher à faire disparaître de la terre tous les juifs et les tziganes. Pourquoi ? parce que les juifs et les tziganes étaient l’expression même du mal sur la terre et que pour les empêcher de nuire il fallait les anéantir. Les nazis ont trouvé des exécutants et ce furent les millions de morts gazés à Auchwitz, Tréblinka, Sobibor. Ils doivent le savoir, le comprendre, les jeunes écoliers. Nombre d’entre eux en ont déjà entendu parler dans leur famille, à la télévision, mais pour beaucoup cela reste à découvrir.
  • Le crime contre l’humanité dans le monde contemporain.
    Il importe aussi d’enseigner que tout ce qui est arrivé une fois est inscrit dans le cours de l’histoire et peut se représenter, se produire à nouveau. Ce qui est sans précédent peut devenir un précédent. La tentative d’extermination du peuple juif a bien été perpétrée contre les juifs , mais au delà d’eux c’est une menace de destruction de l’humanité. Si la Shoah a été possible, alors aucun peuple au monde ne peut être certain de survivre sans la protection internationale. La diversité humaine est une caractéristique fondamentale du genre humain et les génocides sont un instrument pour sa destruction.

    A Izieu, viennent des classes de France et d’Europe, des écoles publiques ou privées, de zones rurales, de grandes villes et de leurs banlieues. Dans ces classes, des enfants de familles françaises depuis longtemps, ou moins longtemps, des enfants de familles venues du monde entier, d’Europe d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du sud, des enfants d’émigrés à la recherche d’un travail, de familles réfugiées en quête d’un asile, survivants des massacres du Cambodge, du Kosovo, du Rwanda, du Kurdistan, venus récemment, ou des enfants d’arméniens ayant fui les massacres de Turquie, au début du vingtième siècle. Ces enfants ont perdu des frères, des sœurs, des parents. Ils ont éprouvé que la barbarie n’est pas derrière nous, qu’elle est bien là. Que l’on massacre des populations civiles, femmes, enfants, vieillards. Qu’on les tue, viole, déporte. Pourquoi ? En raison de ce qu’ils sont, de leur appartenance à un groupe ethnique, religieux, du partage d’une histoire, de coutumes, d’une langue. Ces enfants appartiennent à la catégorie des victimes de crimes contre l’humanité. Ils savent qu’existe, se déploie, s’acharne la volonté de détruire la diversité qui caractérise le genre humain.

    Nos enfants savent aussi que leurs parents s’inquiètent de l’avenir. Qu’en face de la mondialisation, ils ont peur de perdre leur identité. Il faut leur enseigner les dangers de l’intégrisme identitaire. Ils ne sont pas tous les mêmes, il importe de respecter la diversité, mais tous appartiennent à l’humanité. L’humanité, pluralité d’êtres uniques, titulaires des mêmes droits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les leçons d’Izieu

 

 

 


A Izieu les visiteurs peuvent apprendre comment les valeurs de la solidarité et de la démocratie se sont exprimées pendant la dernière guerre. C’est pour défendre l’égale appartenance à l’humanité, le droit de chacun de vivre avec son identité, son histoire, que se sont développés la résistance civile, le refus d’obéissance aux lois iniques. C’est sur le fondement des valeurs civiques et républicaines que se sont créés des réseaux de soutien, que des familles ont hébergé, nourri, caché les enfants menacés. Nombre d’entre eux ont pu fréquenter l’école avec les enfants des familles d’accueil, qui gardaient le silence pour protéger le secret. A Izieu, on raconte comment un père a sévèrement admonesté et même bousculé physiquement un enfant trop bavard.

 

 

 

 

On explique aux enfants des écoles, comment des filières ont été organisées vers la Suisse. Les éducateurs ne manquent pas d’évoquer les Justes de Chambon-sur-Lignon. Izieu collabore avec une association de Nonentolla en Italie. Dans cette petite ville, 70 enfants étaient réfugiés à la Villa Emma. Le 8 septembre 1943, lors de la chute de Mussolini, les enfants ont été menacés d’arrestation par la police allemande. Toute la population a fait front, les enfants ont été hébergés dans des familles, au séminaire, cachés dans le clocher de l’église.

 

  • Le droit au nom
    Les jeunes visiteurs apprennent aussi comment, pour échapper à la déportation, les enfants cachés devaient taire leur origine, leur histoire, et souvent changer de nom. Un nom, porteur d’une menace de mort. Or tout être humain a droit au respect de son nom, qui l’intègre à la société humaine, lui permet de dire je. Tout ce qui met en péril cette nomination, en remplaçant un nom propre par un qualificatif ( juif, noir, homosexuel, tzigane, arabe, fou), met en jeu une logique meurtrière.

    Nous espérons qu’en quittant Izieu, nos jeunes visiteurs comprennent mieux que nous sommes tous égaux, porteurs des mêmes droits. Nous espérons que, retournant dans leurs écoles, ils sont prêts à accueillir, écouter, tous ceux qui dans leurs classes viennent de régions du monde dévastées par les massacres et les discriminations. Qu’ils apprennent à les connaître avec tolérance, patience, curiosité.
  • Juger
    Les auteurs de crimes contre l’humanité, ceux de la dernière guerre mondiale, ceux d’aujourd’hui, ne sont pas seulement coupables de meurtres collectifs, mais de crimes contre le statut d’être humain. Ils ont violé l’ordre de l’humanité.

    Ceux qui perpètrent ces crimes ne sont pas des monstres. Ils appartiennent à la catégorie des êtres humains. Klaus Barbie n’était pas un monstre. Il était capable d’émotion. Ce fut le cas lorsque a été évoqué au cours du procès la mort d’un de ses jeunes enfants, le décès de sa femme. Il a compris combien a pesé sur lui l’horreur de la déportation et de la mort des enfants d’Izieu. Lorsque, à la fin du procès, il lui a été demandé s’il voulait ajouter quelque chose à sa défense il a déclaré : « J’ai combattu la résistance durement mais c’était la guerre. Et la guerre c’est fini ». Il a ajouté et ce furent ses derniers mots « Je ne suis pas coupable de la rafle des enfants d’Izieu ». La Cour en a jugé autrement.

    Il faut donc juger les auteurs de ces crimes. Un processus légal est nécessaire, le crime doit être défini. Le but d’un procès est de rendre justice en pesant les charges, en permettant à l’accusé de se défendre, en donnant la parole aux victimes qui ont droit à la vérité, à la réparation matérielle et morale.

    Il faut expliquer aux enfants que les auteurs de ces crimes, qui mettent en péril l’humanité, ne peuvent être protégés ni par l’espace ni par le temps. Aussi longtemps qu’ils vivent, où qu’ils se trouvent sur la surface de la terre, ils doivent être pourchassés pour répondre de leurs crimes. C’est pourquoi les criminels nazis ont été jugés à Nuremberg et aussi en France comme Klaus Barbie . Aujourd’hui, les pays où des crimes contre l’humanité ont eu lieu peuvent être trop faibles, ne pas pouvoir ou ne pas vouloir juger. C’est pourquoi des tribunaux internationaux ont été créés par les Nations Unies pour juger les criminels du Rwanda et du Kosovo. C’est ainsi qu’a vu le jour la « Cour pénale internationale ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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