«Soyez raisonnables, ne courez pas le risque démocratique»

Ecrivain, musicien, chroniqueur à ses heures dans la presse brésilienne, Emmanuel Tugny signe une «fable» sur la crainte qu'inspire toujours jusque dans les démocraties la diffusion de la démocratie.

Ecrivain, musicien, chroniqueur à ses heures dans la presse brésilienne, Emmanuel Tugny signe une «fable» sur la crainte qu'inspire toujours jusque dans les démocraties la diffusion de la démocratie.

 

Un diplomate égyptien, soutenu par des collègues tunisien et jordanien, affiche publiquement, à toutes les tribunes officielles et médiatiques, sa crainte de voir les élections démocratiques s'organiser en France et au Brésil. Son pays craint, dit-il, qu'à l'occasion de ces élections libres, des extrémistes s'emparent du pouvoir. Il interroge au nom de son Etat la nécessité véritable d'organiser des élections démocratiques en France et au Brésil. La démocratie comportant un risque d'élection de majorités dangereuses, il se refuse à soutenir pleinement les démocraties française et brésilienne. Qui sait, en effet, si la démocratie est souhaitable si elle autorise la communauté nationale à élire librement des pouvoirs que l'Egypte et la Tunisie craindraient, pour telle ou telle raison à elles particulière. Le représentant officiel appelle à la responsabilité des peuples français et brésilien : soyez raisonnables, leur dit-il, ne courez pas le risque démocratique, renoncez aux élections, renoncez à cette démocratie dangereuse qui peut vous conduire à élire ces non-démocrates qui vous gouvernaient avant que les élections existent chez vous...

Voilà une fable, me dira-t-on !

Il est bien inventif, celui qui imagine une telle situation, nous nageons en pleine fiction géostratégique, tout cela ferait un beau roman mais quant au vraisemblable...

Non, point de fiction, ici : depuis un nombre insupportable de semaines, nous assistons en effet à l'incapacité de la communauté démocratique mondiale à se réjouir d'un processus démocratique, celui qui est à l'oeuvre dans le monde arabe. C'est un fait.

Le sourire de nos responsables est figé, nous préférons manifestement l'injustice au désordre, nous n'avons pas confiance en l'aspiration pourtant manifeste des peuples arabes à rompre les liens autocratiques qui les brident.

Nous souhaiterions, semble-t-il, que l'autocratie, que le despotisme, fût-il diplomatiquement éclairé (Moubarak) l'emporte sur les soubresauts de l'aspiration au libre choix. Nous faisons mine de croire que des peuples cultivés, inscrits dans les réseaux de communication mondiaux, courent le risque de passer d'une dictature à l'autre, comme cela fut parfois le cas au temps des frontières opaques.

L'on peut comprendre que quelques dictatures craignent que les phénomènes de révolte démocratique constatés dans le monde arabe contaminent leurs espaces sociaux et politiques mais comment admettre que de vieilles démocraties affichent autant de réserve devant ce qu'ils devraient saluer et applaudir à tout rompre ?

Le vieux monde démocratique semble avoir perdu la tête et avec la tête, la mémoire de ses origines frondeuses, révoltées, radicales. Il accueille avec froideur ses frères à venir. Il agit égoïstement et fort imprudemment car les jeunes démocraties arabes sauront se souvenir du peu de soutien reçu de leurs modèles d'antan...

Le vieux monde démocratique est un monde vieux, il a jadis promu liberté et sécurité, le voici bien moins soucieux de liberté que d'ordre, il ne marche plus que sur une jambe frileuse. Il vend devant nous son âme au diable pour être tranquille.

Et ceci n'est pas une fable mais un épisode honteux de l'Histoire de nos démocraties.

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