Contre la crise: la régression démocratique?

Dans une lettre adressée au président de la République, RéEL, groupe rassemblant élus, acteurs publics et privés de la culture et des médias, déplore qu'en temps de crise, le pouvoir n'ait rien de plus urgent à faire que multiplier les projets de surveillance et de domination de la communication

Dans une lettre adressée au président de la République, RéEL, groupe rassemblant élus, acteurs publics et privés de la culture et des médias, déplore qu'en temps de crise, le pouvoir n'ait rien de plus urgent à faire que multiplier les projets de surveillance et de domination de la communication: réforme de l'audiovisuel, états généraux de la presse, loi «création et Internet», fichage tous azimuts...

 

«Monsieur le président,

 

Vos mois de janvier se suivent et se ressemblent trop.

 

Le 8 janvier 2008, vous annonciez la suppression de la publicité sur le service public de l'audiovisuel. Un an après, la loi qui met en œuvre cette réforme va être votée par le Parlement, alors qu'une simple décision du Conseil d'administration de France télévision l'a déjà appliquée. Le 23 janvier, vous adresserez vos vœux à la presse qui guettera votre prochain coup d'Etat annuel contre les médias.

 

Face aux effets dévastateurs de la crise économique et financière, l'appropriation des moyens de communication est-elle urgente alors que le premier plan de relance n'est toujours pas mis en œuvre? Votre stratégie s'énonce simplement : à l'audiovisuel amical s'ajoutera bientôt l'audiovisuel public nommé et sous joug financier, à la presse complaisante et caniche s'ajouteront les nouveaux affidés des Etats généraux de la presse, tandis que l'Internet s'apprête à devenir un instrument de surveillance.

 

Tour d'horizon de cette stratégie de communication « 360° » qui dénote que votre bref passage au ministère de la communication au sein du gouvernement Balladur n'a pas été vain en amitiés et en idées sur le sujet. Nous reconnaissons votre talent.

 

Une presse pré-républicaine.

 

Pour la première fois depuis la loi de 1881, fondatrice de la liberté de la presse, le système de protection pénale spécifique apportée à la presse s'effondre sous votre action. Vous poursuivez directement des journalistes, réactivant le vieux délit d'outrage au chef de l'Etat. La France n'est pas prête de combler son retard dans l'application du principe de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

L'Agence France-Presse est plus que jamais placée sous dépendance de l'Etat. Crime de lèse-majesté, elle n'assurerait pas le relais mécanique des communiqués de presse du parti politique qu'"au dessus des partis" vous présidez finalement vous-même et il faudrait la contraindre.

 

Mascarade des Etats généraux de la presse, avec ses journalistes sélectionnés individuellement, ses Sociétés de rédacteurs écartées, ses silences sur les vrais facteurs de la crise profonde qui touche la presse quotidienne d'information politique et générale : la qualité de l'information et son indépendance tant à l'égard du zèle de patrons de presse que d'une publicité qui fait trop souvent office de responsable éditorial.

 

Enfin, vous annoncez vouloir doter la France de « grands groupes » de communication, réunissant presse, audiovisuel et internet. Mais vous omettez de dire que certains grands groupes vivent déjà pour la plupart d'autres commandes publiques (armement, bâtiment...), qu'ils se fondent sur des rentes non concurrentielles en dépit de manquements aux cahiers des charges et qu'ils n'ont pas eu de desseins internationaux ou, quand ils s'y sont essayés, s'y sont cassés les dents. Il aurait fallu au contraire œuvrer pour constituer des groupes de médias à l'échelle européenne et indépendants des pouvoirs publics.

 

La télévision : entre amis, serviteurs et courtisans

 

La réforme de l'audiovisuel public aurait gagné à faire de notre service public un média global numérique adossé aux ressources numériques de notre patrimoine culturel et de notre création. Pour cela, il fallait une vision politique et prospective des médias. Il fallait relancer le financement public et garantir au service public de l'audiovisuel des ressources stables et pérennes.

 

A qui profite cette fragilisation du service public ? Sans aucun doute, aux chaînes commerciales en mal de valorisation boursière. Vous trouverez également bien des avantages à la nomination directe du Président de France télévision. Alors que vous auriez pu opter pour une élection à la majorité qualifiée par le Parlement, comme c'est le cas en Espagne, une belle démocratie, cette nomination directe sera l'occasion de renforcer encore davantage une emprise sur les dirigeants des chaînes publiques qui vous l'accordaient déjà.

 

N'y gagnent pas en revanche : les producteurs et l'ensemble du secteur de la création audiovisuelle subissant la déflation annoncée de la production audiovisuelle française qui est désormais distancée par la production britannique, italienne ou espagnole. Et moins encore, l'indépendance des rédactions, la liberté de programmation, l'autorité censée assurer la liberté de communication. Derrière amitiés et nostalgies, se ferme un espace d'expression libre, se clôt une chance pour l'audiovisuel public en Europe.

 

Surveiller l'internet, nourrir Big Brother.

 

Du «veilleur internet» de l'Elysée, à la surveillance des blogs d'enseignants par le Ministre de l'Education nationale... autant de petites mesures qui s'accumulent. Ainsi du Sénat qui entreprend de briser le principe de neutralité technologique et voudrait que la prescription des délits de presse soit plus longue sur Internet que pour les autres médias.

 

Dans la continuité d'EDVIGE, l'Internet auquel vous appelez procède d'une surveillance numérique généralisée, que le redoutable ministre de l'Intérieur que vous étiez, avait préparé : allongement de la durée de conservation des données de connexion sur internet, incriminations accrues pour toute une série d'infractions et de délits avec des résultats dont on attend les effets. Le projet de loi « création et internet », dont on cherche en vain l'aspect créatif sous l'évidence répressive, s'inscrit dans la même logique liberticide vouée à l'échec. Occasion manquée de lancer un véritable débat sur la construction d'un nouveau modèle économique pour la création et la diffusion des œuvres sur Internet.

 

Et après ? Et déjà ?

 

Après ou à côté, il restera à museler les créateurs dont l'expression artistique est par nature critique, et pour cela les armes ne manquent pas : la réduction désormais régulière des moyens de l'Etat en faveur de la création ; les réflexions et missions lancées sur le financement du cinéma, l'attention portée aux critiques sur la loi sur le prix unique du livre...

 

L'entreprise, à l'ampleur si vaste, aux cibles si désignées, semble énorme. Elle a pourtant lieu depuis quelques mois, sous nos yeux.

 

Prés de deux ans après votre arrivée au pouvoir, force est de constater l'impuissance gouvernementale sur le terrain de l'emploi, du pouvoir d'achat et de la croissance. Faute d'agir sur le réel, la tentation est forte d'agir sur les perceptions en prenant le contrôle des médias. Tôt ou tard, les citoyens réaliseront que vous leur avez vendu un monde qui n'existe pas. Il n'est pas trop tard pour ouvrir les yeux.

 

RéEL

Groupe rassemblant des élus et acteurs publics et privés de la culture et des médias

groupereel@gmail.com

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