Jeunesse grecque, jeunesse française, même combat

C'est la même protestation qui sourd de la jeunesse, contre un modèle social inéquitable qui sacrifie leur avenir, écrit Grégoire Tirot, auteur de France anti-jeune, comment la société française exploite sa jeunesse.

C'est la même protestation qui sourd de la jeunesse, contre un modèle social inéquitable qui sacrifie leur avenir, écrit Grégoire Tirot, auteur de France anti-jeune, comment la société française exploite sa jeunesse.

 

 

Les troubles qui ont secoué la Grèce au début du mois de décembre peuvent nous sembler lointains. Ce serait une erreur que de le croire : cette jeunesse grecque désenchantée de 20 à 35 ans, rebaptisée « génération 600 euros », est en réalité la cousine de la « génération précaire » française qui s'est battue contre le CPE, ainsi que des mouvements lycéens qui viennent d'aboutir au report d'une réforme portée par le ministre de l'Education nationale.

 

N'oublions pas leurs proches parents : la « generazione 1000 euro » italienne qui a manifesté massivement il y a quelques semaines contre la mise en œuvre d'une loi aboutissant à supprimer près de 9 milliards d'euros dans l'enseignement scolaire et supérieur d'ici à 2013, ainsi que les "Mileuristas" espagnols qui, de 18 à 30 ans, vivent encore à 80% chez leurs parents, du fait de l'extrême difficulté à pouvoir devenir autonome financièrement.

Il existe en effet un lien invisible mais très fort entre ces jeunesses européennes. En Europe, les pays latins - l'Italie, l'Espagne, la Grèce et bien évidemment la France - ont chacun développé, pour éviter de se réformer, un modèle économique et social qui sacrifie et paupérise ses jeunes classes en s'en servant comme d'une variable d'ajustement. Ce qui n'est pas le cas des autres grandes nations européennes. Une donnée illustre parfaitement ce clivage : le taux de chômage des jeunes actifs en 2007 (Eurostat) était de 18% en Espagne, 19,4% en France, 20% en Italie, et 23% en Grèce qui est championne en la matière. Ce chiffre dit tout : ce taux est à 14% au Royaume-Uni, 11% en Allemagne, et 6% aux Pays-Bas, des pays qui ne connaissent pas de mouvement de révolte de ce type. Le fait d'avoir relégué la jeunesse à n'être qu'une soupape du marché du travail a transformé ce qui n'était qu'un "âge de la vie" en classe sociale exploitée par le reste de la société.

 

Ce « modèle » socio-économique latin s'appuie sur un puissant substrat culturel catholique centré autour de la famille et se traduit par le développement de ce que la sociologue Cécile Van de Velde appelle le « familialisme politique » : soit une protection sociale de la jeunesse particulièrement limitée, qui par défaut est donc assurée par la famille proche... quand elle en a les moyens. Très concrètement, cette politique se manifeste en France par l'exclusion du bénéfice du RMI, et bientôt du RSA, avant l'âge de 25 ans ; de la légalisation du travail quasi-gratuit et sans protection juridique pour les jeunes avec la généralisation de l'utilisation des stagiaires ; ou encore par un système de bourses universitaires peu généreux et qui, surtout, ne bénéficie pas aux classes moyennes.

L'écart de niveau de vie s'est ainsi considérablement creusé suivant la génération à laquelle on appartient. Au point qu'il vaut mieux aujourd'hui avoir entre 50 et 70 ans qu'entre 20 et 35 ans. Des données de l'INSEE permettent de bien illustrer ce propos :

  • Le patrimoine détenu par les jeunes générations est moins important qu'il y a une quinzaine d'années tandis que celui des plus de 50 ans a augmenté. Entre 1992 et 2004, le patrimoine des 60-70 ans est passé de 120 à 140% du patrimoine médian ; celui des moins de 30 ans de 7 à 4%, soit quasiment une division par deux ; celui des 30-40 ans de 85 à 70% .

  • En termes de revenus, en 2004, 15,3% des hommes et 17,8% des femmes de 18 à 24 ans vivaient sous le seuil de pauvreté. En comparaison, comme l'indique le Conseil d'orientation des retraites dans son rapport de novembre 2007, le taux de pauvreté des plus de 65 ans s'échelonne entre 6,7% et 9,1%, soit un niveau deux fois moins élevé.

 

Pour autant, malgré cette paupérisation rampante des jeunes générations, malgré ce que Bernard Spitz considère comme le grand « hold up » du XXIe, nous ne sommes pas encore confrontés à une guerre ouverte entre générations. Pour la simple raison que les jeunes générations, lorsqu'elles réagissent, ne prennent pas pour cible leurs aînés, mais, suivant l'humeur du temps, le capitalisme, le libéralisme, un projet de loi, un gouvernement ou un homme politique. Il s'agit en réalité de boucs émissaires, un exécutoire hélas improductif — voire contre-productif — à cette colère et à ce désarroi dont les jeunesses de l'Europe du sud ne parviennent pas encore à identifier la cause réelle. Tant qu'il n' y aura pas conscience de cette spoliation intergénérationnelle, on ne pourra pas parler de lutte des âges. Mais ce n'est qu'une question de temps.

 

Les jeunes manifestants sentent bien en effet, même s'ils n'en ont pas la conscience aigue, qu'ils sont en quelque sorte les sacrifiés de l'avenir et que la vie qui les attend risque d'être une longue lutte pour éviter le déclassement social plutôt qu'une ballade tranquille sur l'autoroute des acquis sociaux. Derrière ce pessimisme, il y a la menace d'une rupture de solidarité entre générations. Quoiqu'on en pense, l'insatisfaction générale d'une classe d'âge ne peut pas être considérée comme un gage de paix social, et il est à espérer qu'elle puisse s'exprimer et se traduire sur un plan politique plutôt que dans la rue.

 

Avant qu'il ne soit trop tard, travaillons pour que la question de l'équité intergénérationnelle prenne enfin la place qu'elle mérite dans le débat public. L'économiste Mario Monti, ancien commissaire européen, lors d'une conférence prononcée en septembre 1998, avait prophétisé que l'avenir était à la grève générationnelle : «s'il est une grève justifiée, je ne crois pas qu'il s'agisse de la grève générale mais de la grève générationnelle. Celle des jeunes qui vont au-devant d'une probabilité élevée de ne pas trouver de travail, et s'ils en trouvent, de se voir soutirer par l'impôt, pour payer les pensions des générations précédentes, une part plus élevée que celle des classes d'âges qui leur correspondent dans le reste de l'Europe», avait-il dit.

 

Posons la question de la justice sociale entre les générations au niveau communautaire puisqu'il s'agit de la grande question sociale du XXIe siècle à laquelle l'ensemble des pays de notre Europe vieillissante devra trouver rapidement des solutions. Profitons de l'écho des élections européennes de juin 2009 pour imposer cette thématique au cœur des débats. Canalisons cet élan qui fera peut-être naître un embryon de mouvement de la jeunesse européen qui, s'il est suffisamment puissant et structuré, pourra un jour se faire entendre à travers une grève générationnelle qui s'étende à l'ensemble de l'Europe. Cette Europe qui, ne l'oublions pas, est le dernier et le seul grand projet politique qui puisse encore faire rêver les jeunes générations.

 

* France anti-jeune, comment la société française exploite sa jeunesse, éditions Max Milo, 2008

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.