Dépression : à questions idiotes, réponses idiotes !

Philippe Pignarre est notamment l’auteur de Les Malheurs des psys. Psychotropes et médicalisation du social (La Découverte, 2006). Encore une étude dite « scientifique » (de l'Institut national de veille sanitaire) qui nous explique que 5,5 millions de Français ont connu un épisode dépressif dans l’année...Disons-le tout net : c’est de la fumisterie.

Philippe Pignarre est notamment l’auteur de Les Malheurs des psys. Psychotropes et médicalisation du social (La Découverte, 2006).

 

Encore une étude dite « scientifique » (de l'Institut national de veille sanitaire) qui nous explique que 5,5 millions de Français ont connu un épisode dépressif dans l’année...
Disons-le tout net : c’est de la fumisterie. Les « scientifiques » qui passent leur temps à recueillir et traiter ce type de données ne méritent que notre mépris. Limitons-nous ici à trois remarques :
1. La problématique intéressante serait de se demander ce que fabrique chez les personnes interrogées le type même de questions qu’on leur pose. Après tout, pourquoi les Français ne profiteraient-ils pas de l’occasion qui leur est ainsi fournie (et ces occasions sont plus que rares !), non pas pour parler de leur intimité – dont beaucoup considèrent à juste titre qu’elles ne regardent qu’eux-mêmes –, mais pour dire ce qu’ils pensent de la situation sociale ou politique en général ? Oui, ce qui se passe en France et dans le monde est déprimant et si on me donne les moyens de le dire, c’est que je vais affirmer. Même si pour dire cela, il faut que je me débrouille avec des questions toutes faites que je n’ai pas le droit de modifier. On pourrait aller jusqu’à dire qu’ils ont, avec délectation, adopté le comportement exactement inverse de celui que nos responsables aimeraient bien les voir adopter. Ne font-ils pas exprès de dire ainsi exactement l’inverse de ce que prétend Madame Lagarde, notre ministre de l’économie toujours réjouie ?
2. Pour qu’une telle étude ait un sens, il faudrait que les questions soient formulées, non pas par des spécialistes de la dépression (ou supposés tels) mais par les interrogés eux-mêmes et qui ne valent que dans cette situation très particulière. Que l’on commence par leur demander sur quoi ils ont envie de s’exprimer, dans quelles circonstances ils emploieraient le mort de « dépression », etc.
3. En fait ce genre d’étude reprend (en les simplifiant de manière ahurissante) des critères diagnostiques qui ont été inventés pour tester les médicaments antidépresseurs. Ces critères permettent de sélectionner un ensemble de patients sur qui on testera un candidat antidépresseur par comparaison avec un placebo. Dans ce cas précis, ces critères sont très utiles mais on sait aussi qu’ils supposent une longue rencontre entre un clinicien et un patient avant que ce dernier soit éventuellement choisi pour intégrer l’étude. Ce que l’on fait alors, c’est créer une mesure « mesurante » qui permet d’étudier ce que fait un médicament psychotrope. On modifie d’ailleurs en permanence ce qui est justement mesuré en face du candidat antidépresseur (à chaque fois qu’une nouvelle classe d’antidépresseurs a été mise sur le marché on a inventé de nouvelles échelles et de nouveaux critères…). On mesure ce qui passe entre deux « tenseurs » : d’un côté le candidat psychotrope, de l’autre un ensemble de comportements et d’émotions.
Mais dans l’étude qui nous est aujourd’hui présentée, on a cru que l’on pouvait transformer la mesure « mesurante » en mesure « mesurée » (qui renverrait à un état réel, mesurable en tant que tel). Or, si l’on sépare les indications des molécules qui agissent sur eux, ces indications se mettent à flotter et perdent toute leur pertinence.
On est alors passé d’une démarche qu’il serait abusif de dire scientifique, mais qui peut être considérée comme rigoureuse, à une vaste plaisanterie.

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