Billet de blog 24 sept. 2011

Une explosion nucléaire... de milliards!

Benjamin Dessus, président de Global Chance, réfute le chiffre de 750 milliards d'euros avancé par Le Figaro pour sortir du nucléaire.

Catherine Dessus
Ingénieur et économiste, Président de l’association Global Chance
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Benjamin Dessus, président de Global Chance, réfute le chiffre de 750 milliards d'euros avancé par Le Figaro pour sortir du nucléaire.

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Le 3 mai dernier, Nicolas Sarkozy déclarait aux travailleurs de la centrale nucléaire de Gravelines: «Ceux qui veulent qu'on sorte du nucléaire, est-ce qu'ils sont prêts à trouver les 45 milliards d'euros pour compenser? C'est irresponsable.» Le 22 septembre, Le Figaro fait sa Une sur une phrase choc: «Plus de 750 milliards d'euros, la facture exorbitante d'un arrêt du nucléaire». Suit une interview de Bernard Bigot, haut commissaire au CEA. Il déclare, sur la base du chiffre de 250 milliards d'euros avancé par le journaliste pour la «sortie» allemande, sans d'ailleurs qu'on sache par qui et sur quelles bases ce chiffre a été établi, que, puisque le parc nucléaire français est trois fois plus important que l'allemand, «l'impact risque d'être encore plus lourd que la simple application d'une règle de trois». Le tour est joué et le journal affiche «Sortir de l'atome coûterait au bas mot 750 milliards à la France». Impressionnant!

On peut raisonnablement s'étonner d'une telle inflation en si peu de temps. Mais, au fait, d'où vient le chiffre allemand? Il semble bien que ce soit le chiffre annoncé à la presse par la banque KfW qui donnait une première évaluation des besoins de financement de la transition énergétique allemande sur une dizaine d'années, transition qui concerne l'ensemble du système énergétique, et pas seulement la sortie du nucléaire, au point que dans son communiqué, KfW ne mentionne même pas la sortie du nucléaire: 17 milliards d'euros pour des investissements d'économie d'électricité de 72 TWh (la moitié de la production nucléaire allemande), 145 milliards d'euros pour l'électricité renouvelable (dont la moitié justifiée par le remplacement de l'autre moitié de la production nucléaire allemande), 10 à 20 milliards d'euros pour les réseaux électriques et le stockage, 5 milliards d'euros pour les centrales à gaz. Au total, de l'ordre de 100 milliards d'euros au maximum d'investissements qu'on peut imputer à la volonté de sortie du nucléaire. Par contre, on ne nous dit rien des coûts d'investissement qui auraient été indispensables sans la décision de sortir du nucléaire pour renouveler ou réhabiliter le parc nucléaire et rénover le réseau électrique, ce qui diminuerait d'autant le coût de la sortie. C'est évidemment cette différence qui doit être calculée et prise en compte.

On comprend donc mal comment Bernard Bigot a pu laisser passer sans réagir le moins du monde une évaluation aussi manifestement fantaisiste et tronquée.

Pour la France, si l'on veut faire preuve d'un peu de sérieux, il faut comparer les investissements nécessaires à un scénario «business as usual» de poursuite du nucléaire tel qu'il existe dans les cartons du ministère de l'industrie et d'un scénario de sortie du nucléaire «à l'allemande» vers 2030, avec arrêt des réacteurs quand ils atteignent une durée de vie de l'ordre de 33 ans et une politique sérieuse d'économie d'électricité, comme le font les Allemands. Cet exercice a été fait par l'association Global Chance: il montre que le cumul des investissements concernant l'électricité (consommation et production) à réaliser d'ici 2031 dans un scénario de sortie du nucléaire en 2031 se situe autour de 410 milliards d'euros contre 470 dans un scénario «business as usual» fondé sur le remplacement des centrales nucléaires. Un investissement non pas supérieur, mais plutôt inférieur à celui du scénario «business as usual», qui s'explique en bonne partie par le faible coût d'investissement des économies d'électricité. Sans même compter que la facture électrique globale annuelle du scénario «sortie du nucléaire en 2030» est 25% moins lourde que celle du scénario de poursuite du nucléaire...

Cette évaluation, bien qu'encore perfectible, montre bien que l'annonce du Figaro n'est manifestement pas fondée sur des données sérieuses. Le débat sur la sortie ou non du nucléaire mérite mieux que des caricatures d'évaluation économique.

Benjamin Dessus est corédacteur, avec Jean-Michel Charpin et René Pellat, du rapport au premier ministre : Etude économique prospective de la filière électrique nucléaire (La documentation française, 2000)

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